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Autant en emporte le vent : Manifeste venteux contre les identités castratrices

Pr. Mohamed ENNAJI

Par le Professeur Mohamed ENNAJI

Les Sages disent que l’homme est fait de quatre éléments fondamentaux : la poussière, l’eau, l’air et le feu. La poussière est matière solide et stable, l’eau quant à elle, donne de la contenance, le feu est facteur de mûrissement et de synthèse. Le vent, objet de mon propos, procure l’autonomie. Il permet aux êtres de tenir debout. Ne serais-je debout, c’est-à-dire homme, que du fait du vent ?

Le feu, étincelant de mille lumières, éclaire, réchauffe et fascine. C’est un personnage dont il convient de se méfier. Il réchauffe et brûle. C’est du feu que Dieu a créé Satan. Le feu c’est Ibliss, c’est du moins sa matière. C’est l’inconstance et la traîtrise, c’est la fronde, la rupture, la négation de l’identité première, du fondement des choses. C’est Dieu qui s’en prend à lui-même, c’est son autre qui le remet en question. Le vent, à vrai dire, ne manque pas de complicités avec le feu. On dit, chez les anciens que c’est le choc violent du vent puissant avec les nuages qui produit l’éclair et le feu. Mais ce ne sont là qu’incidents de parcours.

La terre est l’élément stable. Elle est notre matière première à tous. C’est d’argile que Dieu nous a confectionnés. La terre est un point d’appui, un point d’ancrage, une sécurité. C’est bénédiction pour le pouvoir que des populations sédentaires rivées à leur sol, source de richesse et de puissance. La terre c’est l’enracinement. C’est aussi l’engourdissement, l’esprit de clocher et le chauvinisme. Par ailleurs que le vent s’arrête et la terre s’en va mourir.

Le vent est en effet un des piliers de la puissance divine et de sa manifestation. Il est d’entre eux le primus inter pares. Doux ou dévastateur le vent donne la vie ou la reprend. Béni de Dieu, Salomon a usé du privilège du vent.

Puissant, le vent est à l’occasion impertinent et impudent. Le calife Omar rapporte à propos de Moïse qu’une jeune fille marcha devant lui et le vent la découvrit et Moïse dit : je suis de la race d’Abraham, sur lui le salut, alors marche derrière moi afin que le vent ne soulève pas tes vêtements et que je ne voie pas ce que je ne dois pas voir. Eternel recommencement que l’histoire des hommes hantée par le péché originel. Le vent sème ainsi la graine de la sédition. On sait ce que la tentation a coûté à Adam. Le vent dévoile et introduit le trouble dans les âmes des prophètes, c’est-à-dire dans les âmes les mieux trempées.

Il met à nu et dérange. Il est le miroir indiscret qui découvre les faiblesses, met en face de la vérité, de la ‘awra. Avec lui le masque de rigueur est avec lui aboli. Aussi on lui prête, en raison de l’agitation qui le caractérise, de la vanité, de l’instabilité et de l’inconstance. Il n’agit pas cependant aveuglément, le préposé aux vents le conduit avec sagesse. N’est-ce pas que le prophète Houd au moment même où une terrible tempête détruisait son peuple récalcitrant ‘Âd, ne sentait pour sa part qu’une douce brise le chatouiller.

On ne peut manquer de penser que le vent, le souffle premier, le souffle divin, c’est non seulement l’homme tout court, mais le Christ, c’est-à-dire l’intrusion dans l’espace interdit, dans une proximité inédite au titre de fils de Dieu. Mais au vrai il n’y a là rien qui puisse porter ombrage au Tout-Puissant. Une plus étroite proximité n’est rien d’autre qu’une soumission plus grande.

L’agitation du vent, cette apparente légèreté, cette désinvolture dont il fait apparat, cette humeur frondeuse qui le fait de temps à autre soupirer ou gronder à voix haute ne sont pas signes de dédain. Elles relèvent d’une geste de l’esthétique. L’esthétique du vent.
C’est peut-être pour cette raison qu’Essaouira attire tant de créateurs et d’écrivains. En raison du vent, germe de dissidence créatrice, de dérive initiatique. Ville de rencontre de l’eau dans son élément grandiose, l’océan, et des prémisses du désert qui s’annonce par fragments dans les dunes, elle est un lieu privilégié d’ouverture avec les alizés, un promontoire idéal pour l’Amérique.

Etrange situation et fragile que celle-ci. Le vent aux expressions multiples (communication, sourde révolte, déchaînement) n’y est pas étranger. Mogador balance de son fait, elle est dans l’entre deux. Au centre d’une région charnière, elle fait le joint entre deux espaces politiquement opposés. Le Souss extrême (al-Aqsâ), lieu de fronde (siba) et le Haouz où les grands caïds ont solidement implanté leur pouvoir.

Mais qu’est-ce que le vent chez les Arabes et à quoi réfère-t-il ? Qu’est le al-Rih ? C’est au pluriel qu’il faut le lire pour lui faire dire ses secrets cachés. al-Rih au pluriel donne al-Arouwâh et aussi al-Ariwâh. al-Arouwâh est, notons-le, le pluriel de al-Rouh, l’âme. En fait le wâ’ de al-Rih est un waouw à l’origine qui serait là s’il y avait la fatha, ce qui donnerait al-Raouh qui existe par ailleurs et désigne le souffle léger du vent, la miséricorde divine. al-Rih est le symbole de la puissance, il désigne le pouvoir, la victoire. Il est l’élément terrible et craint. Parler du vent au singulier, du al-Rih, est de mauvais augure. On recourt au pluriel par contre pour nommer les vents utiles. Ce sont eux qui se manifestent le plus souvent à l’inverse de la tempête intervient de temps à autre quand Dieu excédé laisse libre cours à sa colère. Sans dire que le Rih, le Pouvoir est un et indivisible.

On prête au prophète ce classement : les vents sont au nombre de huit, (Rappelons-nous les quatre vents de l’Antiquité et du moyen-âge, la Tour des vents d’Athènes comportait huit faces, les huit vents de la chine). Quatre relèvent de la tourmente : al-‘âsif, le vent violent et chaud ; al-sarsar, le vent froid et violent ; al-‘Aqîm, le vent terrible, affreux et néfaste, porteur de destruction et qui ne féconde guère) ; le semoum, vent pestilentiel qui souffle surtout de nuit. Les quatre autres relèvent la miséricorde : al-nâchirate, vents qui dispersent, vents liés à la vie, à la réanimation des terres mortes, à la fécondité, vents enchanteurs ; al-mûbachirâte, vents annonciateurs de la pluie ; al-mûrsalâte, envoyées qui comme les anges portent la bonne nouvelle et enfin al-dâriyâte, qui dispersent, éparpillent, disséminent et sèment ainsi la vie. Le vent et les mots de même racine balancent ainsi entre la douceur et la colère, la vie et la mort, la création et l’annihilation. Le vent résume Dieu.
Al-Raouh est miséricorde et al-Rouah est départ. al-Rouah est la fin du jour, le soir tout court. Il évoque une séparation, celle de la jeune mariée quittant le domicile parental pour rejoindre le foyer conjugal. Il accompagne le geste d’adieu que la main déploie comme pour prendre appui sur le vent. Il évoque aussi le retour à venir d’un partant. Il est ainsi un va-et-vient. Il est plein de nostalgies, de réminiscences auxquelles on se laisse aller en pensant à l’absent. Mais il est aussi rupture et renoncement à l’ancien dont on ne garde que vestiges.

Le vent est donc un éternel recommencement. Avec lui nous sommes bien aux origines, au point de départ où le mal n’a pas encore acquis sa contenance propre, n’est pas toutes voiles dehors. Le vent réclame son dû, son essence, il est à la quête de la pureté d’être, du silence créatif. Aussi son acharnement est mien. La brise amicale qui conforte comme la tempête aveugle qui brise et détruit me sont compréhensibles. Ils n’épargnent et ne raffermissent que l’essence.

Al-Rouh chez les Arabes désigne le souffle de la vie. Le vent est synonyme de souffle et en conséquence de l’esprit. Les mûrsalâte, sont ainsi comme les anges des envoyées de Dieu. Le vent donne son nom à l’Esprit-saint. L’Esprit de Dieu se mouvant sur les eaux primordiales est appelé un vent. Dans la symbolique hindoue, le vent est le souffle cosmique et le verbe intermédiaire entre le Ciel et la Terre. Le souffle, al-nafkh, est ce qui donne la vie à l’homme et qui leur reste un mystère. Dieu en a soufflé à Adam pour lui donner vie. Al-Rouh désigne aussi le message sacré al-Wahy, le Coran est désigné comme al-Rouh. Il nomme aussi ces créatures sans matérialité que sont les anges, tel l’Archange Gabriel.

C’est alors la substance, le cœur de l’humain et du surhumain, ce que l’homme a en commun avec les êtres supérieurs. Ce qui n’a plus de référence terrestre, nationale. C’est la racine première de tous, la création balbutiante, le legs incorruptible que l’humanité a en partage. C’est mon identité sur laquelle il n’y a pas à céder, la seule à laquelle je me réfère, celle qui cultive les valeurs fondamentales de la vie et me rapproche des autres.

Le vent a l’extraordinaire don de disperser l’accessoire, les artifices, les supercheries, le clinquant. Il ne laisse prise qu’à ce qui est solidement amarré. A ce qui ne tient qu’à l’immatériel, à l’esprit. A ce qui m’est vital pour reconnaître ma voix parmi les miens, les vrais !
Car qui est mien ? Qui l’est parmi ceux qui m’entourent ? Mon père et ma mère ? Serai-je assez courageux pour dire tout ce qui, en ce moment précis, me tient d’eux éloigné ? Serai-je assez lucide pour ne pas rompre inconsidérément toutes les amarres ? Ma religion ? Oserai-je, plus que pour mes parents encore, faire publiquement étalage, de mes mystérieuses faiblesses à son égard, mais aussi, sans hypocrisie de circonstance, de tant de mes réticences et ressentiments ? Et me vient en mémoire Abou Tâlib qui ne renonce pas à ses croyances malgré son attachement profond au Prophète ? Voilà des moments forts de rupture ?

Et pour ne pas me cantonner au cercle des proches qu’on ne choisit pas, ma question naïve prend toute son ampleur. Avec qui je partage la sacro-sainte identité faite d’un bric-à-brac indéfinissable et qu’on ose à peine remuer. Qu’est-ce que je partage avec le corrompu, avec le lâche, avec le tortionnaire ? Qu’est- ce que je partage avec l’individu sans principe, sans âme, sans Rouh. Et je fais mien un aveu que Marguerite Yourcenar met sur les lèvres de son Hadrien : « Et c’est alors que je m’aperçus de l’avantage qu’il y a à être un homme nouveau, et un homme seul, fort peu marié, sans enfants, presque sans ancêtres, Ulysse sans Ithaque qu’intérieure. Il faut faire ici aveu que je n’ai fait à personne : je n’ai jamais eu le sentiment d’appartenir complètement à un lieu, pas même à mon Athènes bien-aimée, pas même à Rome. Etranger partout, je ne me sentais particulièrement isolé nulle part. »

De là toute ma reconnaissance au vent qui disperse, éparpille, permet les croisements. Les faux prétextes volent en lambeaux sous l’action du vent. Et Autant il en emporte.

Je veux avec lui retrouver l’essence, retrouver le beau. Voilà pourquoi ma prédilection lui est acquise, lui qui dans les traditions cosmogoniques hindoues est né de l’esprit et aurait engendré la lumière. Voilà mon identité première, fondamentale et définitive, sur laquelle il n’y a pas de retour, pas de négociation, celle que malgré tous les falbalas de circonstance le vent, toujours et partout, dévoile et exhibe. Celle que j’ai en commun avec mon frère de tout bord avec qui je partage ce que l’humain a de plus beau, l’amitié que fonde la raison et l’esprit.

L’absence d’anxiété de mes origines que le vent me procure me fait accéder au repos bien mérité de l’âme, à une raha, repos paisible après la lassitude du labeur (Rah désigne le vin, n’oublions pas le vin dont se délectent les élus au paradis pour mieux goûter le bonheur éternel) ! Elle me situe au sein d’une famille qui privilégie le même principe : le principe esthétique. Mon rapport à ma culture est dès lors débarrassé des fioritures et de l’engagement de mauvais aloi. Nul prétexte n’est plus en mesure de me détacher du fondement de ma créativité. Mon identité de créateur c’est mon écriture en substance, c’est mon écriture intrinsèque qui n’a d’autre référent que sa propre beauté. Je suis dès lors dans l’universel, dans le vent, libre des entraves qui faisaient obstacle à mon mouvement. J’ai aboli les frontières offensant l’esprit. Grâce au vent, grâce à ce souffle des divinités qu’en tout lieu on reconnaît.

Dans mon milieu ambiant je n’échappe pas aux préoccupations du moment. Le changement m’obsède et me travaille. Ma culture est habitée de changement, de révolte contre les pesanteurs, elle est de ce fait trop peu soucieuse d’elle-même, de son intérieur propre et des exigences esthétiques qui sont, en dernier recours, les siennes. Embourbée dans les contingences, elle ne peut aller loin. Peu créative, trop peu même à vrai dire, elle n’a pas à cœur l’essentiel qui est bel et bien le beau. Elle reste muette sur son propre destin et sa propre finalité. Elle donne sa voix aux politiques, aux faiseurs de discours. Elle est une catin qui se prête à leurs joutes. Enfant fluette, à peine balbutiante, elle se plaît à crier de sa voix fluette les désespérances. Elle joue à se donner des illusions d’adulte quand elle manque de sérénité et de plénitude, signes de sagesse. Elle n’a pas pleinement conscience des exigences de toute expression artistique et littéraire. Elle se suffit de diatribes parfois indigentes et revendicatives sur les misères, pas toujours les vraies soit dit en passant.

Elle ne prend pas l’écrit pour ce qu’il est : un miracle. « L’écrit nous dit Marguerite Duras ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre…». C’est précisément le souffle créateur qui prend l’auteur aux entrailles, qui le reprend comme au premier jour du monde. L’encre ici c’est l’argile, c’est ce rien, ce prétexte qui donne lieu à la vie. Que « l’encre par elle-même, en elle-même fasse le prodige de créer… » note, à l’appui, Flaubert. L’écriture qui me préoccupe ici est un acte de création qui opère par le miracle. «Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, écrit encore ce maître intraitable, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air». Ecrivez sur ce que voulez, le mieux serait tout de même d’écrire sur rien et de bien écrire car « le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses ».

Mais cela demande une distance chez l’écrivain, un dédain des contingences, une hauteur. Dans notre société à peine sortie du cocon tribal, trop agitée encore par l’immédiat, cet écrivain individu, cet écrivain artiste qui donne libre cours à sa folie, a encore bien des difficultés à émerger.

Le vent, dans les rêves, symbolise le changement et annonce un important événement. Puisse-t-il en être ainsi dans cette ville, dans l’antre du vent.

Mohamed Ennaji

Essaouira le 6 octobre 1999

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