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Vous m’aurez plus

By   /   8 juin 2013  /   No Comments

Ecoliers en classe

Ecoliers en classe

Par Yasmine NACIRI

J’allais 脿 l’茅cole tous les jours. Sans arri猫res pens茅es, je m’y rendais fr茅quemment dans l’espoir d’y enseigner les sciences de la vie et de la terre. Les livres 茅taient l脿, et j’en saisissais p茅niblement les mensonges.聽Boire du lait聽pour bien聽grandir disait-on.聽Bien聽que mes disciples聽pr茅f茅r茅s avaient d茅j脿 entendu cela; par la l茅g猫re et d茅licieuse ivresse聽qu’ellev茅hiculait,聽la mahia聽茅tait sans doute la seule boisson rafra卯chissante qu’ils ch茅rissaient. Quelqu’un l’avait apport茅e de bon matin. Tous la huaient hardiment dans une clameur furtive, qui croissait avec la voix aigue d’un vendeur de saucisses ambulant. Par bonds violents, les paroles de 聽禄 Nass tesker ou tenssa聽禄 se mirent聽脿聽hisser d茅licatement, au milieu de l’effroyable vacarme, sans aucune consid茅ration pour ma pr茅sence. Quelques minutes avant la sonnerie, mes 茅l猫ves s’茅taient relev茅s de quarante dans une m锚l茅e indescriptible. Un de ces s茅minaires glorieux, o霉 tous se ruent d’un grand pas. D’anciens combattants n茅vros茅s, des malfaiteurs, des bandits, des voyous, des lyc茅ens le jour-vendeurs de kleenex la nuit, pour y noyer leurs chagrins, assomm茅s, accabl茅s, n’ayant plus la conscience lucide de la situation.
C’茅tait devenu une affaire d’habitude, je ne travaillais r茅ellement qu’avant l’arriv茅e de l’inspecteur de l’茅ducation nationale, et apr猫s les conseils de classes, des fins de mois difficiles. L’indiff茅rence 茅tait telle chez moi, que, les progr猫s mena莽ants de ces vauriens ne m’int茅ressait pas. Il devenait m锚me certain que la logique triompherait d’un pas assur茅. Ces pseudo-茅l猫ves connaissaient par c艙ur le processus de fabrication d’une bi猫re: de l’orge, du houblon, une pinc茅e de levure et quelques centilitres d’eau, mais ignoraient tout des lettres, des chiffres, et surtout des bonnes mani猫res. Il aurait fallu pr锚ter聽脿聽ces jeunes, toute une attention utopique, dont je ne disposais plus. J’茅tais fatigu茅. Tellement fatigu茅, que je n’avais go没t聽脿 presque聽rien. Un de mes 茅l猫ves avait mis trois mois聽脿聽comprendre que les sciences de la vie et de la terre n’茅taient pas un atelier jardinage, au point que, d’un coup, j’avais perdu foi en l’enseignement tout entier. Des r茅sultats plus que m茅diocres, des notes alarmantes qui flottaient au del脿 des collines de la mort, aucune perspective d’avenir 1.0, et une augmentation affolante du nombre d’茅l猫ves par classe, ce qui intensifiait en m锚me temps les tensions. Tout fut accueilli d’une grande fr茅n茅sie, d’une immense col猫re, et d’un mal 锚tre infini. Que diable allait-il advenir de ces 茅coliers? Quels regrets acerbes des jours laborieux d’autrefois, lorsque les 茅l猫ves croyaient encore聽脿聽un avenir empoch茅 d’un grand effort, et de beaucoup de motivations. Mais les r茅seaux sociaux, les pantalons en latex trou茅s, les coupes de cheveux聽脿 la Santos, le maquillage de bas 茅tage, Justin Bieber, Arab Zobdol, et la pauvret茅 rouge des beaux jours, avaient tout emport茅 au loin.
聽Ces malencontreux聽聽restaient perdus, d茅chus, et indignes d’avoir un avenir, avec une g茅n茅ration dont la mis猫re allait peut 锚tre en faire des chemkara, vivant sur un pied de quelques dirhams par jour, d茅j脿 arr锚t茅s聽脿聽leurs premi猫res d茅m锚l茅s avec la justice. Celui-l脿, Karim, avec ses yeux abattus, son air fragile, avait tent茅 de poignarder son professeur de math茅matique, l’ayant insult茅 de 芦聽mkelekh=idiot聽禄. La rancune de ce professeur qui g茅rait six classes en m锚me temps, ne scrutait que le syst猫me 茅ducatif, du m茅tier p茅nible qu’il y faisait contre une somme d茅risoire, de son divorce avec sa troisi猫me femme, se r茅signant pourtant聽脿聽abandonner toutes les charges contre lui, puisque Karim y 茅tait contre l’espoir de sortir sa famille de la mis猫re malgr茅 tout. Celle-l脿, Rabia, du haut de ses quinze ans, ainsi gagn茅e par la p茅nurie, chinait les buissons 茅loign茅s, les ruelles obscures, et les voitures, pour y effectuer des passes, monnay茅es entre 30 et 50 dirhams. Un argent de plaisir, de n茅cessite, si vite gagn茅, mais si vite d茅bours茅. Sa camarade, Hasna, avait plus de chance qu’elle, puisque le bruis avait couru qu’elle se faisait entretenir par un riche saoudien.des malheurs silencieux ! Des souffrances clandestines !
Il tombait, depuis la veille, une pluie torrentielle. Par ces temps embrum茅s et gris, l’abime de mes r茅flexions, au fond de ma conscience terni, 茅tait d’une m茅lancolie affreuse.聽Epris de larmes, je me croyais victime de mon propre sort. Ayant perdu foi, ne voulant plus enseigner, j’avais d茅cid茅 de d茅missionner聽脿聽jamais. A quoi bon d’ailleurs rester ? Comment pourrais-je, dans ce milieu malsain, redresser ces 锚tres martyris茅s, en hommes respectables, renfermant le respect, la raison et le droit de l’honneur? Tout de suite, je me rendis chez notre directeur du lyc茅e, le pressant de propositions afin de tout r茅former. Cet homme, gris茅 par le public, ne put que me conseiller de cultiver quelques heures dans le secteur priv茅 comme la majorit茅 de mes coll猫gues, et de n’utiliser que la force et les insultes pour corriger ces pauvres enfants. Quelle 茅trange fa莽on que d’茅duquer des 茅l猫ves, et d’assumer ses responsabilit茅s? Finalement, ces pauvres victimes n’茅taient-elles pas mes disciples au c艙ur vantard?聽Alors en moi, il y avait eu de brusques palpitations, un effondrement de tous les pr茅jug茅s, de toutes les volont茅s, de l’茅chafaudage laborieux qui, depuis tant d’ann茅es, soutenait si fi猫rement mes r茅solutions et mon sermon de professeur de plusieurs g茅n茅rations. J’ai d’abord song茅 脿 moi, 脿 mes deux enfants, 脿 ma femme, puis j’ai song茅 脿 ces gamins qui n’avaient finalement que moi pour les orienter dans ces t茅n猫bres. Dire qu’un moment, au cours de trente ans de carri猫re, j’allais tout abandonner ! Est il possible que la col猫re change聽脿聽ce point les gens?
Car moi qui vous parle, quand j’茅tais invit茅 脿 un mariage, j’ai crois茅 un de mes anciens 茅l猫ves,聽聽aujourd’hui聽聽m茅decin de renom. Cet homme, resta un moment silencieux, palissant avec ce malaise au c艙ur d’un ancien drogu茅, me dit d’un ton aimable 聽禄聽A聽celui聽que聽je聽remercie de m’avoir encourag茅聽脿聽apprendre,聽脿 toujours聽se surpasser, et聽脿聽devenir l’homme qui se dresse ce soir devant vous. Un professeur influence l’茅ternit茅, il ne peut jamais dire o霉 son influence s’arr锚te.聽禄
芦聽L’honn锚tet茅聽est le聽premier聽devoir聽du聽professeur.聽Sinon, les聽connaissances聽aussi聽vastes聽soient-elles ne聽valent聽rien.聽禄
Yasmine Naciri
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