Loading...
You are here:  Home  >  Art & Culture  >  Current Article

Entretien avec un b芒tard

By   /   14 mai 2013  /   No Comments

Enfant batard2Par Yasmine NACIRI

La nuit, d茅licatement, 茅tait tomb茅e.聽Il semblait que ses obscurit茅s fussent d’un noir 茅trange, 茅paissi par l’effluve infecte de la pisse de rat, engraiss茅 par les d茅bris tranchants de quelques seringues, et charg茅 par des fum茅es hallucinog猫nes qui pesaient sur les yeux.聽On 茅touffait dans ce parfum naus茅eux qui se r茅pandait partout d’un grand pas. La chaleur de l’茅t茅 pesait comme de la moisissure du Jben, propulsant dans les b芒timents avoisinants son haleine putride, o霉 se m茅langeait l’odeur de la transpiration des aisselles, et le soupir de la frustration. Nos narines bouch茅es, s’orientaient habilement vers les cabines de douches, 脿 certaines bouff茅es froides. C’茅tait de nos hal猫tements, et de nos s茅cr茅tions m茅lang茅es, dont s’alourdissait l’humidit茅 moite de notre dortoir, qui mena莽aient r茅ellement notre petite sant茅. Car, outre, la panoplie d’ar么mes barbares qui se lib茅raient chaque soir, d’autres aromates 聽suaves all茅chaient nos papilles dissolues 聽par leur composition chimique聽:聽la chaleur du sang, la moiteur de la sueur, le karkobi de la fureur, la bissara de Mama Hnia, la d茅composition des 艙ufs pourris, et la bestialit茅 des abus sexuels soumis ; dans les seaux en plastique qui trainaient, dans les cuvettes fracass茅es encore charg茅es, dans les draps souill茅s par des liquides saugrenus, et les rideaux ab卯m茅s qui rempla莽aient les serviettes. Et d’un bout 脿 l’autre, 莽a empestait le vice de la souillure, un parfum des plus r茅pugnants, qui attaquait le jour, l’odeur r茅volue des lentilles aux cailloux. On ne vivait pas dans un camp de concentration. On ne vivait pas dans les favelas de Rio De Janeiro. On ne vivait pas sous le pont Mirabeau de Bouskoura. On vivait dans un orphelinat, sans m锚me en sentir la gravit茅 sur les paupi猫res. De ces t茅n猫bres, une seule voix haussait insolemment, celle de ma souffrance d鈥檜n gris de cendre.

Il y eut l脿 une interminable crise de boulimie collective avec l’arriv茅e d’une d茅l茅gation canadienne pour les 芦聽droits聽禄 de l’enfant. C’est-脿-dire que personne de l’orphelinat ne se rappelait de s’锚tre jamais coll茅 une telle indigestion sur la conscience. Toute la matin茅e, on avait si faim, qu’on croquait des graines de lin s茅ch茅es, avant m锚me de se rincer le visage. Les portes d茅gag茅es, laissaient voir l’immensit茅 d’un buffet, tout impressionnant, en nuances, en couleurs, et en vari茅t茅s, par le grouillement des estomacs. Et, d’un bout 脿 l’autre, 莽a sentait le m茅choui, un parfum de cuisine marocaine luxueuse, qui brouillait les intestins et troublait les sens. Personne ne s’attendait 脿 un tel festin ! On voyait bien, des g芒teaux 脿 la p芒te d’amande, des fromages aux formes diff茅rentes, des morceaux de pastilla aux fruits de mer, et de tr猫s fines tranches de jambons non- halal 脿 la couleur bien 茅trange ; mais on n’y touchait pas. La viande 茅tait pour les responsables, et les 茅trangers qui venaient nous rendre visite de temps 脿 autre, quand聽聽il n’ y en avait que pour eux. Madame Ben, directrice du foyer pour enfants abandonn茅s, qui nous servait de palace, mes fr猫res et moi, d茅vorait de gros morceaux de poulet grill茅, qu’elle trempait d茅licatement dans une sauce 茅paisse 脿 la cr猫me. Ne discutant pas, de peur, d’茅garer quelques os; cette veille m茅g猫re, 茅tait seulement un peu craintive devant nous, accabl茅e de se montrer ainsi, rapace comme un pou 茅cossais. C’茅tait m锚me amusant de regarder cette vaurienne s’enlever un bout de viande de sa bouche, pour l’offrir au vieux Fouad, son sh茅rif adjoint, qui ne semblait pas fin gourmet et qui avalait tout, la t锚te pench茅. Aussi ne prenait-elle m锚me pas la peine de nous inciter 脿 manger, elle savait qu’il ne fallait pas qu’on s’茅duque 脿 de la viande de bonne qualit茅, qu’on ne devait pas esp茅rer, ni un m茅choui, ni un demi morceau de crevette, ni une fraise pourrie, pour les repas 脿 suivre.

A ce banquet populaire, se m锚lait une profonde gratitude pour le Canada, qui, depuis des ann茅es, nourrissait les poches des responsables 脿 nous d茅rober . C’茅tait comme une prouesse aux coupables, que leur app茅tit entourait d’une duperie, les donateurs 茅trangers, les ber莽ant dans leur grand lit de stupidit茅, les engraissant 脿 leur banquet friand聽聽de leur g茅n茅rosit茅. Toute esp茅rance de secours s’en 茅tait all茅e, personne n’avait le pouvoir les arr锚ter, ils 茅taient tous corrompus jusqu’aux bout des ongles.

D猫s cinq heures, la descente aux enfers commen莽ait. On quittait les dortoirs, mine gris茅e, pieds nus, patientant par petits groupes devant la salle de bain. D’ailleurs, les poign茅es des robinets tombaient 脿 grosses gouttes froides, et les parois des douches, exc茅d茅es par la rouillure, basculaient de partout. Ensuite, d’un regard brutale, Fouad, s’effor莽ait de nous pr茅parer le petit d茅jeuner, d’abord du pain maison rassis, puis du th茅 ti猫de 脿 la menthe, ensuite, une cuill猫re 脿 soupe d’un huile inconnu, et une ratatouille aux allures de soupes pour ceux qui allaient encore聽聽脿 l’茅cole. Tout de m锚me, il fallait bien nourrir ces petits. Cela le rendait furieux, il retenait son souffle pour ne pas mastiquer les enfants dans un de ces besoins d’an茅antir le monde. Effray茅s cependant, et 茅pouvant茅s par ce bourreau qui ne voyait que rouge sang, lorsque ses yeux croisaient nos regards, nous d茅tournions la t锚te, et demeurions des heures sans se parler, dans un silence noir, avec l’air de se d茅tester pour des raisons personnelles, et sur lesquelles on ne s’exprimait pas. Du reste, dans la noirceur absolue, il 茅tait devenu d’un grand sadisme. L’endroit o霉 il avait travaill茅, notamment la prison, avait fini par lui 锚tre si astucieuse, qu’il utilisait des fils en plastique, et qu’il cognait aux endroits imperceptibles, pour ne pas laisser de traces visibles. Sans doute aussi, il avait conscience de la gravit茅 de ses actes, car lorsqu’il avait failli tuer un de mes fr猫res, il disparu brusquement pendant des jours. D’une voix 茅corch茅e, il entendait plusieurs voix en lui, des voix de bestialit茅s qui tonnaient hardiment dans ses esprits. Presque tous les soirs, il disait qu’il voulait nous 茅duquer aux bonnes mani猫res. Quel 茅tait l’idiot qui mettait l’avenir d’enfants dans les mains d’un tel psychopathe? Cet homme pouvait faire crier jusqu’aux b锚tes de douleurs, lorsqu’ils les auraient sorties de la douce all茅gresse des instincts, pour les hausser 脿 la souffrance supr锚me. Un psychopathe !

Heureusement, rien n’est d茅courag茅. De toute mani猫re, je partirai d’ici quelques ann茅es. Tout disparaitra dans cette rage marchand茅e si rudement, on cessera de sentir le sang cailler et dilater nos veines, les l茅sions des sodomies forc茅es, les ecchymoses bleu芒tres, et les fractures o霉 on p芒tissait ainsi que des b锚tes mises en cage. Au fond de notre cavit茅 s茅dentaire, sous le poids d’une soci茅t茅 qui nous a condamn茅, n’ayant plus de souffle dans nos poitrines pour continuer de lutter. A seulement quatorze ans, il 茅tait inutile d’avoir l’air de se construire un avenir, plus tard, ils nous mettaient tous 脿 la rue, faute de moyens. Ils ne comprenaient m锚me pas notre d茅tresse, ils refusaient de croire malgr茅 l’茅vidence, qu’on 茅taient tous orphelins. Mes parents? Le sentiment d鈥櫭猼re 芦 Weld Lhram 禄 est un sentiment des plus tortueux, qui s鈥檌mplante violement jusqu鈥檃ux racines d’une subconscience martyris茅e. On se demande d鈥檕霉 l’on vient ? Qui sont nos parents? Pourquoi sommes nous orphelins? Un 茅lan de col猫re se haussait 脿 mes yeux, une anxi茅t茅 fi茅vreuse tirait mes prunelles, d’o霉 d茅coulait un filet de larmes rouges. Une rancune noire, inconnue de mes entrailles, lentement envenim茅e par cet endroit, escaladait d茅licatement mes esprits. Je ne connais pas mes parents pour juger leur conditions. Mais 脿 quoi bon vivre, aujourd’hui, sans moi? Ne suis-je pas leur enfant apr猫s tout? Quand je pense que Fouad, est le p猫re que j’ai toujours connu. Quand je pense que Mama Hnia, la cuisini猫re, est la m猫re que j’ai toujours connu. Quand je pense 脿 tous ceux, qui auparavant, ont souffert ce que je souffre. Quand je pense 脿聽聽tous ceux, qui le souffriront encore et encore, 莽a m’茅tripe. J’ai envie de me suicider, le c艙ur vantail 脿 grand coups de Znka-street, de tchmkira, d’abus, et de chman…… Si c’est 莽a votre justice……

A la m茅moire de Ahmed.N, A tous les hommes libres…..

Yasmine Naciri

    Print       Email

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publi茅e. Les champs obligatoires sont indiqu茅s avec *

You might also like...

芦聽Sahara marocain : 20 questions pour comprendre聽禄 de Ali Achour

Read More →