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Le Diable et le Bon Dieu, Autour du testament d’un poète maudit, Al Hotay’a

By   /   25 avril 2013  /   No Comments

 

Le Professeur Mohamed Ennaji

Le Professeur Mohamed Ennaji

Par Mohammed ENNAJI

Al-Hotay’a a laissé pour la postérité un fameux testament. Ses biographes en parlent d’abondance. Il aurait enjoint, entre autres, sur son lit de mort, malgré les prescriptions du Coran et les rappels à l’ordre de ses amis présents, qu’on répartisse à égalité son héritage entre ses filles et ses garçons. Lui qui a vécu du temps du Prophète, de Abou Bakr et de Omar, il a osé tenir pareils propos que la plupart des intellectuels de nos jours craignent de formuler en pensée ! De quoi donner des frissons aux rédacteurs de la Moudawanna ! 

Que penser d’un tel testament et d’un tel poète ? Quelle fonction assure l’image que l’on garde de ce dernier ? Quel rôle fait-on jouer au discours religieux dans une telle affaire ? Quelles rivalités et quelles manipulations se dissimulent derrière les biographies officielles ? Autant de questions essentielles de nos jours alors qu’on tente d’encercler le champ culturel et de l’étouffer en lui imposant le silence sur les questions fondamentales de la libre expression de l’individu sous prétexte de blasphème et de profanation de valeurs sacrées.

Al-Hotay’a a-t-il réellement dit ou lui a-t-on fait dire ? Pourquoi et dans quelle intention ? Al-Hotay’a, le nom du poète est en fait un surnom résumant en lui-même la biographie sommaire qu’on lui a collée.

Les enjeux d’un surnom

C’est la petite taille du poète qui serait le motif de son surnom. Al-Hotay’a y est décrit et décrié comme nain. Citons l’une d’entre elles pour l’exemple: « Il a pour nom Jarwal ibn Aouss Ibn Maghzoum, et pour surnom al-Hotay’a en raison de sa laideur et de sa très petite taille qui le rapproche du sol … » . Il est donc nommé comme tel parce qu’il est bien « bas ». Ainsi Dieu lègue les attributs. Al–Hotay’a a eu la malchance de naître nain et par surcroît laid, ainsi soit-il !

Nombre de traités célèbres sur la littérature et la poésie ne vont pas plus loin. Un des plus réputés, Ibn Qûtayba, dans Chi‘r wa chû‘ara’ (Poésie et poètes) en fait une pure question de taille et clôt ce volet à l’orée de la biographie du poète.

Mais oublions les biographies et allons nous enquérir du sujet auprès des grands dictionnaires arabes, tels que le Lissân al-‘Arab, Tâj al-‘Arouss, Jamharat al-Lugha ou as-Sihâh, pour en savoir un peu plus sur les présupposés du surnom en question. C’est souvent dans les sources où une question n’est pas abordée de front, c’est-à-dire où elle n’est pas sous bonne garde, que des pistes nouvelles ou du moins quelques éléments de réponse peuvent à la vigilance des limiers.

Hata’a réfère à un certain nombre de situations qui désignent le mépris et l’avilissement. C’est ce verbe qui a donné son surnom à al-Hotay’a. Dans le hadith d’Ibn ‘Abbâss, ce dernier rapporte que le Prophète le prit par le cou, lui administra une tape légère et lui enjoignit d’aller chercher Mo’awiyya qui lui tenait, en ce temps-là, office de secrétaire . Hata’ani hat’atan nous dit Ibn ‘Abbâss alors enfant, relatant le geste du Prophète. Al-hat’a dont il est question est une tape de la paume de la main qu’on donne sur le dos, plus précisément entre les omoplates, sur la poitrine ou sur le flanc haut. Donnée sur la tête elle porte un autre nom (saq‘a) et sur le visage latma (gifle).

D’habitude l’action n’a guère la douceur que laisserait entendre la chronique du jeune prodige Ibn ‘Abbass qui avait l’affection du Prophète. Al-hat’ à vrai dire désigne des gestes violents : mettre à terre quelqu’un, jeter à bas et sans ménagement un adversaire, chidat al-Sar’ précise à notre intention le Dictionnaire, ce qui dénote une violence extrême. Le Lissân citant al-Azhari précise : le jeter à bas, visage contre terre , lui faire donc mordre la poussière ! L’intention de mettre à plat sa victime, de l’humilier, de lui conférer un statut social des plus bas est claire et c’est l’objectif que suppose le recours à un tel vocable. Attribuer un tel surnom au poète c’est chercher décidément à l’avilir.

On frappe au visage quelqu’un qui nous fait face, quelqu’un auquel sa position sociale n’interdit pas de nous regarder, en quelque sorte un égal ou un familier. On frappe sur la tête l’adversaire qui pour ainsi dire nous tient tête, ou l’ennemi dont on voudrait venir à bout, qui représente un danger. Hata’a qui nous préoccupe ici , c’est-à-dire frapper sur le dos ou violemment malmener et mettre à terre, semble plutôt s’adresser à ceux qui sont d’une moindre échelle que la nôtre ou que nous voudrions classer ainsi, à ceux qui sont d’une taille plus petite que la nôtre et que nous toisons d’en haut comme s’il s’agissait d’enfants, à ceux qui sont socialement mineurs tels enfants, femmes et esclaves, ou de l’ordre des animaux qui prêtent le dos naturellement aux coups. Le geste esquissé de l’intérieur de la main est bien celui du dominateur qui tient les rênes des choses, qui ordonne et punit. Que de secrets a à nous révéler la main qui tour à tour frappe, menace ou bénit. Toujours dans la perspective de la taille, al-Hôtay’a proviendrait de hat’a qui désigne le pou .

La violence de l’acte et la charge de mépris qu’il véhicule incitent à remettre en question l’origine du surnom d’al-Hôtaya. Est-il vraiment né de considérations purement physiques somme toute naturelles pour un nain de l’ordre des poux ? Sans s’attarder sur l’aspect parasitaire d’un tel insecte qui serait prétexte à son écrasement c’est la volonté manifeste de déclasser un individu qui ressort d’une lecture lucide des chroniques.

Al-Hôtay’a n’aurait dès lors de place dans la société qu’à titre de déchet et de nuisance. Hata’a, pour revenir encore au commencement, a le même sens en arabe que darata c’est-à-dire, sans chercher à manquer aux règles de bienséance, lâcher un pet, ce que le poète aurait eu l’imprudence ou l’impudence de commettre un jour en public et de dire en vue de minimiser son forfait : ce n’est qu’une hotay’a recourant au diminutif de hat’a qui allait depuis lui coller à la peau . Dans le même ordre d’idées, traitant de déchets, allons jusqu’au bout et soulignons que le verbe signifie aussi faire ses besoins ce qu’on semble insinuer comme la principale vocation de notre personnage ainsi que le laisse clairement penser tel vers anonyme sans doute tardif, cité par le Tâj al-‘Arouss et qu’on ne retrouve dans aucune biographie parce qu’il sent trop la haine et la contrefaçon.

Le verbe couvre ainsi une large gamme qui va de la bassesse -al-hati’ est l’homme vil, aux restes, al-hit’ désignant en effet le fond d’eau resté dans le récipient – au déchet, au nuisible, et enfin à la fornication et au péché ; ce qui n’est guère étonnant la plupart des verbes faisant référence à la violence désignent souvent le coït . Al-Hotay’a porterait ainsi les stigmates du péché originel en plus des autres tares qui lui sont accolées.

Quoi d’étonnant pour nous dès lors de nous attarder sur un tel surnom si révélateur ! Nous sommes en plein champ de bataille et les stigmates de la cabale dirigée contre un grand poète sautent aux yeux. Dans toutes les rencontres d’importance que fit le poète mûr et que rapportent ses biographes, il n’est guère fait mention de sa taille, de celle-ci il n’est question ni en présence de Hassân Ibn Tâbit le poète attitré du prophète, ni de Sa’îd Ibn al-‘Âs le wali de Médine, ni en présence d’autres notables. Seuls son aspect rustre et son rude caractère sont frappants et reviennent sous toutes les plumes.

Al-Hotay’a, il ne faut pas l’oublier, a le verbe cinglant et sans faille, « il n’y a pas une imperfection qu’on peut reprocher à un poète sans le retrouver dans sa poésie, mais il est très rare de retrouver celle-ci chez al-Hotay’a » fait remarquer l’autorité en la matière et récitant de la poésie arabe que fut al-‘Asma’i . Abi Faraj al-Asfahâni, l’auteur de l’extraordinaire somme al-Aghani, en parle comme « un des grands poètes, des meilleurs et des plus éloquents, qui s’est adonné à tous les genres de la poésie, de la louange à la satire au mérite et à la généalogie, excellant en tous ces domaines» . Nous sommes en présence d’un vrai maître en pleine possession de son art et tout entier voué à lui. Les propos racistes et nauséabonds que véhicule son surnom visent non pas sa taille de nain, si jamais il en fut réellement ainsi, mais sûrement sa qualité de poète. Allons donc ! Ce n’est pas de petitesse qu’il est question mais bien de grandeur ! Pour ne citer qu’un contre-exemple, le grand imâm ‘Abdallah Ibn Mess’oud était un nain. Qui parle de sa taille et quel traité en fait grand cas ? Allons donc, Al-Hotay’a était un grand poète soumis d’abord aux injonctions de son art, et ce fut un de ces problèmes et pas le moindre.

Il était craint comme la peste. Sa laideur est même surfaite par la crainte qu’inspirait aux ci-devant sa présence. Taha Hussein qui ne tarit pas d’éloges sur ses qualités poétiques et stylistiques explique comment la peur des mots a produit cette image de poète difforme et laid au point d’en faire une chose effrayante dont on hait la vue .

Quelle est la part de la réalité et celle de la fiction dans l’image donnée du poète ? Puisant dans le récit oral elle comporte bien des éléments discutables et peut-être même forgés de toutes pièces. Il n’y a qu’à voir une partie des sources sur lesquelles s’appuient les biographes : Il a été rapporté par Hammâd le chroniqueur d’après Abou Nasr al-‘Arâbi d’après al-Madâ’ini d’après Abou al-Yaqdhân/ ou alors j’ai été informé par al-Fadl Ibn al-Hûbâb al-Jûmahi citant Mûhammad Ibn Sallâm/ ou encore j’ai été informé par Muhammad Ibn al-Hassan Ibn Dûrayde qui a dit : j’ai été entretenu par mon oncle citant Ibn al-Kalbi qui a dit : j’ai entendu Khirâch Ibn Isma’il et Khâlid Ibn Sa’id disant. Que je sache, aucun biographe ne s’est employé à regarder de près la qualité des chroniqueurs ainsi que les relais de transmission de récits dont on a toutes les raisons de douter.

Quelle biographie crédible peut-on établir pour un garçon né misérable dans un milieu familial qui a si peu de raisons d’attirer l’attention et en tout cas d’intéresser les chroniqueurs de l’époque ?

Pourtant peu nous importe le degré de vérité de la biographie. C’est en tant que produit social, en tant que réaction des milieux littéraires dominants à al-Hotay’a que cette biographie nous est précieuse. Le faux nous importe à vrai dire ici plus que la vérité. C’est le rapport de la société à un créateur, son attitude vis-à-vis de la pensée non conventionnelle qui nous importent. Et nous sommes bien servis ! Tout est prétexte pour baliser le champ culturel, et quelle arme plus indiquée et plus efficace que la religion pour noircir une biographie. Revenons au testament invoqué en ouverture

C’est une vengeance à titre posthume des gardiens de la mémoire, des bien-pensants. La structure même du testament l’atteste. Le poète au seuil de la mort récite, devant les témoins de son agonie, des vers en éloge aux maîtres. Au seuil de la mort, c’est-à-dire au moment où l’effroi fait plier genou aux plus récalcitrants devant Dieu et incite à la prière et à la dévotion, al-Hôtay’a n’a de pensée que le poème et la louange du mot. La tourmente du tombeau ne semble donc point avoir prise sur son âme. Et quand enfin il consent à laisser ses consignes pour la postérité, il profère, à titre de recommandation pour les catégories déshéritées, des insanités dont il est malséant de faire étalage. Et surtout il notifie ferme concernant le partage à égalité de l’héritage entre ses filles et ses garçons . « Ne sais-tu pas que Dieu Tout-puissant ordonne dans son livre sacré une demi-part pour les filles par rapport aux garçons ? « Oui, rétorque-il mais pour ma part j’ordonne qu’on donne à mes filles la même part que mes garçons ! »

Nous sommes devant une mise à mort qui n’épargne pas le détail. Une mise à mort qui ferme les portes du paradis au poète. Une mise à mort montée en scène à l’intention des poètes à venir, un avertissement en forme de faire-part. Pour n’avoir pas su ou voulu entrer dams le rang, al-Hotay’a est livré aux flammes de la géhenne. Les piètres versificateurs dont il n’a pas sollicité l’amitié, ont consciencieusement veillé à lui consacrer un enterrement de proscrit.

Il est vrai que malgré les compliments sur sa poésie, al-Hotay’a n’a pas la grâce des biographes. Selon Ibn Qûtayba, il n’aurait embrassé l’islam qu’après le décès du Prophète car écrit-il « je ne l’ai pas entendu mentionné parmi ceux qui sont venus lui rendre visite », quoiqu’il en soit, ajoute-il, son islam était superficiel raqîq . Un auteur contemporain introduisant le diwân du poète par Ibn Sikkîte fait preuve d’un prosélytisme inquiétant par rapport aux anciens, écoutons-le : « le lecteur est surpris de découvrir que l’homme n’a pas été profondément marqué par l’islam dont on perçoit très rarement les signes de présence dans son œuvre. Par contre on y perçoit clairement son antipathie eu égard aux gens de l’islam, le fait qu’il n’ait pas rejoint la foule des convertis et de ne s’être pas rendu auprès du Prophète, et cette affaire est de la plus grande gravité .» On ne peut que plaindre un tel dénuement d’esprit critique.

Les autorités de l’époque ne font guère preuve d’un tel zèle. Tous les grands personnages mentionnés semblent avoir accueilli le poète à bras ouverts. Ibn al-‘Âs, Abou Mousa al-‘Ach’ari l’ont fait . ‘Abdallah Ibn ‘Abbâss, surnommé l’océan pour son immense érudition théologique, le reçut affectueusement en signe d’admiration et de respect pour sa poésie l’interpellant de son véritable nom Jarwal . Le grand politique Amrou Ibn al-‘Âs, le sage d’entre les sages ‘Abdarrahmân Ibn ‘Aouf auraient intercédé en sa faveur auprès de Omar Ibn al-Khattâb.

En fait al´Hotay’a est victime de préjugés racistes d’une société inégalitaire,

Plusieurs points sont à prendre en compte pour comprendre les attaques contre un tel poète. Mettons d’entrée de côté sa poésie et sa prétendue méchanceté féroce, son avarice proverbiale, sa satire inégalée et sa cupidité sans bornes. Sa satire selon des spécialistes n’a rien d’inconvenant et ne porte nulle atteinte aux mœurs .

Et puis, classe-t-on les poètes selon leur avarice ? Qui d’entre eux n’a pas tendu la main aux rois, qui n’a pas loué les puissants et n’en a pas maudits ? L’argent, les honneurs, le pouvoir et la poésie allaient ensemble dans la société arabe de l’époque, c’est en soi un chapitre qui mérite de longs développements. Tel critique reconnaît al-Hotay’a comme le primus inter pares des Mokhadramine si l’on s’en tient à la seule poésie !
La levée de boucliers est d’abord une réaction raciste de classe des groupes dominants contre l’ascension d’un poète appartenant aux couches les plus déshéritées. Nous sommes en présence d’un racisme raffiné et sournoisement livré sous forme d’une prétendue morale littéraire. Et qui par surcroît recourt à une argumentation hypocrite de bigots.

Al-Hotay’a est né misérable, nous l’avons déjà signalé. Fils d’une esclave et d’un père inconnu. Il n’a pas vu le jour sous les meilleurs auspices. Sa mère porte le nom de al-Darrâ’. Un nom qui résonne de malheur et de solitude, il traduit une grande souffrance comme il ressort de l’usage qu’en fait le Coran où il est fait mention notamment de «ceux qui endurent dans l’adversité et la détresse et lors de la guerre » [Coran, la Vache, 177], le Coran le cite sur le même plan que les grandes catastrophes telles que la guerre ou les tremblement de terre . L’homme auquel on endossa la paternité un certain al-Afqam, lui-même fils adultérin, était outrageusement laid, haut perché avec les râteliers de travers, des trous en lieu des yeux, ce qui ne présageait rien de bon pour le poète. On lui avait trouvé le père qu’il fallait.

Ces origines, l’élite dominante ne les lui a jamais pardonnées. « Al-Hotay’a était d’ascendance suspecte, faisant partie des enfants adultérins qui ont accédé à un statut élevé » précise Abou Faraj. Son succès et son ascension ne furent pas acceptés de gaieté de coeur.

C’est le clan des poètes de cour qui semble lui en vouloir le plus. Selon la chronique, sa rencontre avec Hassân Ibn Tâbite, le poète en titre du Prophète, fut froide et expéditive. Présent dans l’auditoire alors que Hassân lisait un poème, al-Hotay’a ne se montra guère emballé et en fit montre. Quand Hassân prit connaissance de son identité, il le pria de passer son chemin. Hassân tirait sa force de sa position politique et non plus de sa poésie. Ecoutons al-Asma’i cité par Ibn Qutayba : « la poésie est ingrate et le mal est son terrain de prédilection, qu’elle se mît au service du bien et elle faiblit. Voici Hassân Ibn Tâbite un des grands poètes de la jahiliya qui, à l’avènement de l’islam, voit sa poésie péricliter ». Un poète, un vrai, ne se laisse pas dicter ses thèmes par d’autres autorités que ses muses, faute de quoi il n’aurait plus rien à dire. Al Imâm Châfi’i, un des quatre grands imams de l’Islam, était un admirateur de l’écriture d’Abou Nouass ; il voyait en lui le maître incontesté de la langue auquel il eût aimé se référé sans relâche s’il ne traitait de choses et d’autres fort incommodes pour le croyant conventionnel. Ibn ‘Abbâs aimait la compagnie de Omar Ibn Abi Rabi’a le grand poète et célèbre Don Juan que les maris redoutaient et qui attendait de pied ferme les belles femmes lors de chaque pèlerinage La Mecque. Les poètes médiocres n’étaient pas aussi libéraux. Ils ne portaient pas al-Hotay’a dans leur cœur. Un poète exigeant, resté fidèle à la cause de la poésie, n’était pas fréquentable.

Ils le craignaient pour leurs privilèges et leur statut. Un tel dit à Mo’awiyya quand il nomma ‘Amrou Ibn al-‘Âs, prends garde à celui-là, dès que tu lui demanderas conseil il te fera changer d’avis, utilisant le verbe hata’a qu’on retrouve ici au sens de déloger, de repousser , ce qui explique peut-être l’ignominieuse campagne contre le poète dictée par la crainte qu’il inspirait. Cette campagne a fini par porter ses fruits avec l’incarcération du poète.
C’est Al-Zibriqân, un compagnon du prophète, qui fut à l’origine de la disgrâce de al-Hotay’a auprès de Omar Ibn al-Khattâb. Il avait porté plainte contre lui pour des vers lui portant préjudice. Al-Zibriqân avait accueilli al-Hotay’a chez lui, mais ce dernier le quitta pour s’installer chez des voisins en mauvais termes avec lui. Sans se laisser prendre par les détails où s’embrouillent les biographes, relevons un point qui nous semble capital et qui n’a pas attiré l’attention de la plupart des auteurs : Al-Zibriqân était un mièvre poète ainsi qu’il est mentionné dans al-A‘lâm . Et quand il porta plainte auprès Omar sans parvenir à le convaincre à la lecture des vers incriminés, il demanda l’expertise de Hassân Ibn Tâbite qui, criant au crime, appela au châtiment. Omar était grand amateur et connaisseur de poésie, mais qui pouvait contredire le poète attitré du Prophète ? Al-Hotay’a fut alors incarcéré dans un puits et livré à l’obscurité. On le rendait aux profondeurs d’où il était venu, on lui signifiait sa bassesse ratifiée par un juge que tous considéraient comme le Juste.

Il nous faut à nouveau solliciter les mots plus éloquents et plus généreux que les chroniques. Al-Zibriqân devait son nom à sa grande beauté, comme par hasard évidemment aux antipodes de l’extrême laideur d’al-Hotay’a. Mais le nom pouvait aussi avoir pour motif le fait qu’il teintait son turban de safran, à l’instar de tous les chefs arabes, le turban tenait lieu de couronne dans les tribus d’Arabie, il était une première consécration qui pouvait ouvrir des voies royales. Al-Zibriqân est enfin un des noms de la lune. Pour indiquer sa demeure à notre poète lors de leur première rencontre, il lui avait dit : « monte ces chameaux, prends la direction du levant et demande d’après la lune jusqu’à ce que tu parviennes chez moi ». Qui ne connaît les étoiles ? Al-qamar, provient de qûmra, c’est-à-dire un blanc légèrement terne . Les couleurs et leurs tonalités, blancheur et pureté, doivent évidemment être lus ici en relation avec la généalogie. Impeccable et pure du côté de Zabriqân, noires et suspectes pour al-Hôtay’a. L’opposition clair-obscur, blanc-noir, libre-esclave, est on ne peut plus nette. Le mauvais poète se pavane et prend toute sa revanche en déplaçant la compétition de la littérature à la généalogie.

Attaques fort préjudiciables pour al-Hotay’a. Le poète était désarçonné par l’air du temps. Il avait fait ses armes dans une société tribale, celle-là même qu’on appelle al-jahiliya ou société de l’ignorance. Son milieu originel était autre. La logique segmentaire faisait son affaire, il se mouvait dans les interstices du milieu tribal tel un poisson dans l’eau. En sans famille doté d’une vocation exceptionnelle il avait voix parmi les notables et jouait sur leurs compétitions intertribales. Paradoxalement des individus trouvaient place dans cette architecture sociale où habituellement l’appartenance au groupe était une condition sine qua non de survie. Il était à sa manière un étranger qui ne dérangeait personne et auquel son verbe ouvrait toutes les portes. Mêmes les divinités nombreuses laissaient libre cours à sa muse….

L’avènement de l’islam avait apporté des bouleversements importants. Un Etat était en cours de fondation. Un pouvoir central au lieu d’une multitude prenait les choses en mains. Une structure sociale plus hiérarchisée ne laissant que peu de place à la libre créativité se mettait en place. Le pouvoir basé sur l’extraordinaire capital symbolique de quelques hommes n’avait d’autre logique dont se prévaloir à ses débuts que la religion. Milieu à vrai dire peu propice à une poésie totalement libre dans ses choix thématiques.

La nostalgie du passé récent devait être très forte dans le cœur du poète. Pour comprendre cela défaisons-nous un instant de notre représentation caricaturale et par surcroît injuste et erronée de la jahiliya, période d’avant l’islam. Une image me suffit celle qu’évoque un mot galvaudé parmi nous de nos jours et appauvri, siba. Le sayb est une des images fortes de cette société. Imaginez l’eau qui coule et circule à sa guise épousant les contours des terrains conquis. C’est cette liberté de se mouvoir dans l’insouciance, sans contrainte ni devoir que le mot embrasse. Les mots liberté et poésie viennent tout de suite à l’esprit. Le sayb c’est aussi le don, qu’on se rappelle cet impérissable bédouin Hâtim al-Tâ’i qui a tout donné même son cheval. Et puis ces sâiba, ces chamelles libres de toute contrainte et servitude, qu’on ne monte plus, qu’on ne trait plus et qui se baladent à leur guise fut-ce sur les espaces sacrées des dieux. Qu’on imagine dans un milieu où la dureté des éléments est à l’extrême ce que peut signifier comme renoncement et pure noblesse, de consentir en sacrifice pur ces biens précieux. Voilà de quoi nourrir la nostalgie du poète et lui serrer la gorge.

Comment ne pas comprendre qu’un poète marginal comme al-Hotay’a se retrouve diminué dans la nouvelle société. Ses détracteurs y voyaient l’occasion favorable pour lui porter l’estocade. Et son rapport au religieux était le talon d’Achille indiqué, en plus des bas-fonds dont il était originaire.

Je me plais à croire que son-dit testament est une pure invention de ses ennemis. Je me plais à croire aussi que sa laideur proverbiale est d’abord celle de l’autre, celle du regard inquisiteur du censeur. Quelle aubaine que de régler son compte à un homme de cette envergure en se faisant l’indic des gardiens de l’enfer.

Et d’une pierre deux coups. La revendication d’égalité chez les femmes existe depuis la naissance de l’islam, quoi de plus naturel pour une femme intelligente. Parmi les filles du prophète on ne manquait pas de s’interroger à ce sujet comme le rapporte Ibn Kathir. Mettre dans la bouche d’un poète qu’on a pris soin d’excommunier et de maudire, une telle revendication revient à maudire toutes les femmes et tous les hommes qui ont idée d’y songer. Voilà ce que c’est que de blasphémer, voilà ce que c’est que de ne pas se plier aux prescriptions des textes sacrés. On risque la perdition, le dégoût de soi-même au point que notre face nous fait horreur parce qu’on nous sommes bannis de la communauté à l’image d’al-Hotay’a qui maudit dans un verre tristement célèbre son propre visage aperçu dans l’eau. A mon sens il marque son dégoût d’une telle société castratrice pour le créateur.
PS : pour les références bibliographiques voir mon « l’amitié du prince »)

Mohammed Ennaji

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