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Maroc: l’an 2 du Mouvement du 20 février, un semi succès, un demi-échec!

 

Par6081356Par Sami SHERIF

Il s’est passé deux ans jour pour jour depuis le 20 février 2011. Ce jour-ci, un dimanche pluvieux, a eu lieu un déferlement spontané de foules humaines vers les grandes artères de nombreuses grandes villes et mêmes dans certaines de moindre importance,. Des dizaines de milliers de manifestants étaient descendus dans les rues réclamant le changement tant attendu des nombreux gouvernements qui se sont succédés depuis l’avènement du jeune monarque en juillet 1999. Les slogans scandés ne demandaient que la mise au pas de la corruption, l’instauration d’une véritable justice sociale, et le départ de quelques responsables de l’Etat accusés de népotisme ou de magouilles politiques…Jamais, depuis le début des années 90, le Maroc n’a connu un aussi vigoureux mouvement de contestation. La surprise était quasi-générale. Il faut dire que personne ne s’y attendait, du moins dans cette forme assez audacieuse sur le plan des revendications et relativement calme et bien organisée quant au déroulement de ses manifestations. De fait, rien de semblable à ce qui s’est passé quelques jours avant, en Tunisie et en Egypte et de ce qui se passait simultanément en Libye et au Yémen. Mais, il faut dire que les autorités avaient laissé faire et n’en réprimaient que

Premières manifestation Mouvement du 20 février
Premières manifestation Mouvement du 20 février

les débordements intermittents et sortant de l’ordinaire lors de ce type de manifestations. Du coup, les gens se sont sentis à l’aise dans leur marche pour des idéaux rêvés par tout un peuple, mais longtemps restés sans expression de peur de la répression qui sévissait pendant de longues  années désignées sous le vocable d’ « années de plomb ». Un sentiment de fierté d’avoir retrouvé la liberté de manifester et de s’exprimer était ressenti par de nombreux jeunes qui étaient à l’origine du

déclenchement de la première étincelle de la contestation.  Evoquant ce jour, l’un des activistes des premières heures du mouvement de contestation commente les évènements qu’il avait connu en disant qu’«avant le 20 février, j’avais la sensation que nous étions un peuple amorphe. Et puis on s’est réveillés. On entendait le slogan : vive le peuple alors qu’avant c’était vive le roi. C’était un sentiment très fort ». Un autre militant de Casablanca, Samir Bradley estime que ce jour du “20 février, la peur est tombée… Ce jour-là, on était tous à revendiquer un Etat de droit, la fin du népotisme. Et depuis ce jour, j’ai été de toutes les manifestations et sit-in ».

Le mouvement était déclenché par un certain nombre de jeunes non partisans et ne s’apparentant à aucune idéologie. Les partis de la gauche radicale et les islamistes du mouvement Al Adl Wal Ihsane s’y sont joints sans

Khadija Riadi, l'une des activistes notoires du Mouvement
Khadija Riadi, l’une des activistes notoires du Mouvement

aucune hésitation trouvant que s’ils ne le font pas, ils seraient dépassés et leur impact déjà insignifiant sur la scène politique serait menacé d’effacement. Quant à l’Usfp et le Pjd (Islamiste modéré), ils ont hésité pour y participer. Le premier venant juste d’entamer une expérience de participation à deux gouvernements dits d’alternance, ne pouvait prétendre se repositionner contre une politique qu’il avait lui-même contribué à mettre en place. Néanmoins, nombreux était les militants de son aile jeune qui s’y sont joints à titre personnel. Le second, profondément royaliste, avait peur que le mouvement n’en prendrait de l’ampleur et n’aboutirait à des évènements gravissimes semblables à ceux connus par d’autres pays arabes. Si telle était la position officielle du Pjd, nombre de responsables du parti ne pouvaient manquer à l’appel d’un mouvement de contestation dont l’essentiel des revendications s’apparentait à celles qu’ils avaient toujours clairement formulées. Ils ont même rendu publique un manifeste signé par 29 personnalités de haut rang dans l’organisation, dont nombre d’entre elles sont actuellement ministres du gouvernement Benkirane : Mustapha R’mid, El Habib Choubani, Najib Boulif en plus de quelques membres influents du parti dont Abdel Ali Hami Eddine, Abdellah Bouanou, Said Khayroun, Abdessamad Haykar, Abdelaziz Aftati et nombre d’autres. Certains mêmes parmi ces personnalités ont présenté leur démission du Bureau Politique du parti en guise de protestation contre la décision de Ben Kirane de s’opposer à toute participation au mouvement dont les revendications semblaient se radicaliser d’un jour à l’autre.

Devant l’ampleur prise par les manifestations qui gagnaient du terrain sur tout le territoire national, le roi Mohamed VI, annonce le 11 mars 2011, dans un discours

Cérémonie dinstallation de la CCRC Révision de la constitution
Cérémonie dinstallation de la CCRC Révision de la constitution

tenu pour être historique des réformes profondes, et une réforme de la constitution. Ainsi le Maroc s’est-il permis une sortie sans grands dégâts du labyrinthe sombre qui le guettait. C’est en fin tacticien et en grand visionnaire stratège que le Roi a réagit devant les vents chauds venant de l’Est. C’est d’une réforme constitutionnelle qui débouche sur un référendum en juillet ; des élections législatives anticipées en novembre dont il s’agissait dans le discours royal salutaire.

Le projet de constitution ne tarda pas d’être élaboré par une Commission Nationale de Révision Constitutionnelle désignée par le Roi et présidée  par un imminent professeur de Droit Constitutionnel, en l’occurrence Mohamed El Manouni qui avait reçu des consignes pour associer toutes les sensibilités du pays à l’élaboration du projet. Ainsi le projet de texte  n’a-t-il pris ni la forme d’une constitution donnée d’en haut, ni d’un produit d’une quelconque assemblée constituante, tout en donnant de large pouvoir aux gouvernements à venir, il leur a garanti l’habileté de réaliser leurs programmes.

Le Gouvernement Benkirane en réunion
Le Gouvernement Benkirane en réunion

Est venu le moment des élections, elles-mêmes entourées dès leurs promptes préparations par un maximum de précautions garantissant leur déroulement dans la transparence et la légalité. Et c’est un parti islamiste et conservateur, longtemps retenu dans l’opposition et vierge de toute compromission qui en sortit vainqueur. Avec ces réformes intelligentes, les responsables du pays ont pu tirer le tapis sous les pieds d’une opposition venant juste de jaillir sur la scène politique mais d’une force et d’une rigueur assez frappantes et qui avait investie la rue sans désemparer insistant de plus en plus sur la nécessaire rupture avec les pratiques  makhzéniennes et avec le fassad…« Ce fut un coup de maître, reconnaît le même Abdallah Abaakil. Le Makhzen réalise un changement en douceur car en permettant au Parti de la Justice et du Développement, qui défendait ces valeurs de justice sociale, de remporter les élections et d’arriver au pouvoir, beaucoup de Marocains se sont dit que le changement était en marche ».

De fait, juste après l’annonce des résultats des élections et la formation du gouvernement présidé par un islamiste, le Mouvement s’est vu amputé de son aile de droite par le revirement opéré par la direction d’El Adl Wal Ihsane qui décida de ne plus participer à des manifestations  gênantes pour  un gouvernement guidé par un autre islamiste. Les libéraux qui ont vu nombre de leurs revendications consacrées par la nouvelle constitution, ont fait de même. Seuls quelques partis d’extrême gauche : le PSU et Attalia continuaient à y participer sans grande motivation d’ailleurs.

Le Mouvement donna ainsi les signes d’essoufflement surtout avec les arrestations opérées par les autorités à l’encontre des militants les plus en vue.  L’«on

Khadija Riyadi lors de la manifestation du 2ème anniversaire du Mouvement 20 Février
Khadija Riyadi lors de la manifestation du 2ème anniversaire du Mouvement 20 Février

dénombre aujourd’hui entre 50 et 60 militants en prison », affirme aujourd’hui Khadija Ryadi présidente de l’une des associations des droits de l’homme, l’AMDH. « Et il y a une volonté des autorités de cacher ces procès sous couvert d’accusations de droit  commun : vente de cannabis, violences contre la police, et les tribunaux ne prennent en compte que les procès-verbaux de la police », poursuit-elle. « Il est vrai que la répression a été moins sauvage au Maroc… Mais ce ne fut pas une répression soft : il y a eu 9 ou 10 morts dans des manifestations, et il n’y a pas eu d’enquête, personne n’a été jugée pour ces homicides. La répression qui s’exerce dans le royaume est un camouflet pour les autorités. Nous ne sommes pas une démocratie, et on est loin d’être une exception», reconnait-elle.

En fait c’est seulement quand le Mouvement a commencé à diriger ses manifestations sur les quartiers populaires, qu’une répression brutale est tombée dessus. Les autorités ne pouvaient tolérer que des activistes continueraient à susciter dans des quartiers chauds où les conditions de vie de nombreux citoyens sont précaires, la haine des institutions fraîchement établies.

Après les nombreux départs parmi ses fans et les procès faits à nombre de ses militants, le Mouvement qui a vu ainsi ses rangs s’amoindrir, semble perdre de sa présence, de sa vigueur et de son dynamisme. Qu’importe pour Samir et ses camarades. « Notre dignité humaine a été bafouée, mais le mouvement du 20 février existe toujours. Quiconque s’élèvera contre les injustices, s’exprimera pour la liberté, la dignité, et la justice sera membre du 20 février ». Il reste que pour nombre de militants du Mouvement, l’expérience reste à revoir, car elle n’a abouti qu’à des demi-résultats. « Ce mouvement du 20 février est un point de départ, analyse Abdallah Abaakil aujourd’hui en retrait de la coordination. C’est un échec relatif car nous avons manqué de relais institutionnel auprès des partis. Il faut transformer ce mouvement pour qu’il soit plus efficace et qu’on obtienne de réels changements ».

L’objectif est donc de maintenir la pression et d’agir comme une piqûre de rappel pour tout ce qui reste encore à changer dans le pays. Najib Chawki, l’un des animateurs du Mouvement du 20 février souligne : « On a demandé la libération de détenus politiques et ils ont arrêtés d’autres activistes. On a demandé l’indépendance de la justice et la justice fonctionne toujours avec les appels de l’entourage royal. Donc rien n’a changé ».

Deux ans après sa création, même cliniquement affaibli, le Mouvement du 20 février veut continuer à jouer ce rôle de chien de garde en pratiquant de temps à autre des « jets de pierres » . Au gouvernement dirigé par l’islamiste modéré Benkirane de ne pas lui donner l’instrument de se transformer en un vrai libérateur des foules affamées par de nouvelles augmentations de prix.

Sami Shérif

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