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Monde arabe: Printemps démocratique ou hivers islamiste ambrageux hypothéquant l’avenir?

By   /   19 janvier 2013  /   No Comments

“La face cachée de la révolution tunisienne
islamisme et Occident, une alliance à haut risque”

de Mezri Haddad, préfacé par Samir Amin, Apopsix, Nonancourt (Eure), Parution : janvier 2012

Livre La face caché de la révolution tunisiennePar Sami SHERIF

 Le titre choisi pour ce livre, révèle déjà l’allure d’un récit et d’une analyse d’un philosophe devenu aussi politologue précurseur et visionnaire. Mais c’est l’histoire qui le confirmera ou l’infirmera. Dès les premières pages, le lecteur sentira une odeur un peu nauséabonde qui n’a rien avoir avec celle du « Jasmin » auquel l’on a voulu mêler une émeute sociale qui a dégénéré en « révolution » sans projet social et sans supporters conscients et dont l’auteur a tiré la substance, celle  d’une vaste “escroquerie politico-médiatique”.

 Pour cet auteur averti, il ne s’agit surtout pas d’une étape d’un quelconque « printemps arabe », mais plutôt celle d’un remake du Grand Moyen-Orient cher aux néoconservateurs américains. Ce n’est surtout pas à comparer avec la révolution polonaise qui avait eu un effet de boule de neige ayant marqué un processus de libération de tous les pays de l’Europe de l’Est et qui avait débouché sur la naissance de véritables démocratie sans aucune violence, ni tergiversation.

Sans négliger les causes objectives qui ont balayé le régime de Ben Ali, M. Haddad dévoile les dessous « la révolution tunisienne » et ceux du soi-disant «printemps arabe» dans son ensemble : propagande de la chaîne de télévision Al-Jazira, initiation des jeunes à la cyber-révolution par des officines américaines, pressions des Etats-Unis, etc.

L’analyse argumentée permet aisément de réfuter la spontanéité de cette révolution dont l’effet domino sur l’Egypte, la Lybie, le Yémen et la Syrie a été si rapide qu’il suscite nombre d’interrogations incontournables. Par tous les moyens, l’on a voulu déguiser cette émeute sociale revendicative en révolution politique. Comment ça aurait pu arriver et réussir ? L’auteur est catégorique à ce propos, c’est  l’Administration américaine qui en était l’instigatrice. L’escroquerie où sont tombé nombre de franges de la population dans le monde arabe relève fort bien d’un plan stratégique américain qui a été repris dès l’arrivée d’Obama à la Maison blanche et dont l’ébauche fut préparée; semble-t-il, par les néoconservateurs au temps de l’Administration Bush Junior. Le but clair du plan était de faire revenir les islamistes en force et de leur permettre ainsi de reprendre une popularité s’amenuisant jour après jour. Non sans audace intellectuelle et courage politique, Mezri Haddad est le premier auteur à rompre le mur du silence en révélant la face cachée de la «révolution 2.0». Plus troublant encore, il dresse la liste des différentes ONG-écrans tributaires de la CIA, qui ont formaté et manipulé un certain nombre d’internautes tunisiens et arabes. L’auteur tire la sonnette d’alarme sur un monde arabo-musulman plus que jamais fragilisé et exposé aux appétits boulimiques des «néo-colonialistes», avec leur cheval de Troie : l’Emirat du Quatar, qui voit dans ce changement, l’opportunité d’imposer son idéologie wahhabite. Si ce changement radical dans les rapports de l’Occident à l’islamisme permet aux américains de raffermir leur leadership mondial, il devrait inquiéter l’Europe en général, et la France en particulier.

Au moyen de ces extraits tirés du livre de Mezri Haddad et rapportés par le journal web « Tunisie News », nous essayerons avec vous, de découvrir l’une des plus crédibles thèses sur les évènements ayant secoué la Tunisie puis nombre d’autres pays arabes dont la plus part étaient tenus plutôt par des régimes nationalistes ayant versé dans la dictature et le despotisme.

Sami Shérif

Mezri Haddad, journaliste, écrivain, philosophe et diplomate tunisien.

Mezri Haddad, journaliste, écrivain, philosophe et diplomate tunisien.

Extraits Introduction

(…) Malgré les épreuves subies et la cruauté de la situation, j’ai fait le choix de me relever et de marcher. Marcher, même si je ne vois pas ma route, car la route n’existe que par sa propre marche. Et j’espère qu’en lisant ce livre, tous les grands serviteurs de l’Etat qui ont été honnêtes et intègres dans l’exercice de leur fonction, tous les anciens ministres qui ont loyalement servi la Tunisie et les Tunisiens depuis l’indépendance, tous les destouriens qui étaient probes et fidèles à l’esprit des fondateurs de ce grand parti nationaliste qu’on a décapité, tous les chefs d’entreprise et hommes d’affaires qui ont contribué à l’essor économique du pays en dépit du clientélisme et de la corruption, tous les opposants sincères qui ont préféré la légalité en composant avec le régime, tous les intellectuels ou journalistes dont la résistance passive ou le mécontentement réel n’ont pas été jusqu’à l’immolation par le feu à « Sidi Bou Saïd », comme Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid…que toutes ces personnes qui ont été humiliées après le 14 janvier, qu’on a complexées, culpabilisées, menacées, stigmatisées, désignées à la vindicte populaire, vont redresser la tête et se dire : nous n’étions ni sous le nazisme d’Hitler, ni sous le fascisme de Mussolini, ni sous le totalitarisme de Staline, ni sous la théocratie de Khomeyni, ni même sous l’autocratie du Shah. Nous étions sous une dictature banale que nous n’avons pas su ou pu abolir ; une dictature qui était la moins sanguinaire du monde arabe, économiquement la plus prospère du continent africain, même si elle était les dix dernières années l’une des plus médiocres sur le plan politique (…..).

(….) Je dis cela car, dans cette nouvelle Tunisie que j’observe de près depuis janvier 2011, je vois que la passion démocratique s’exprime aux dépens de la passion patriotique, et dans certains cas même, contre elle. C’est que le moment par lequel la Tunisie passe est, en effet, très grave. Et je ne parle pas encore de la crise politique que traverse l’ensemble du monde arabe. Ce qui sentait le jasmin les premiers jours après la chute du régime tunisien, dégage depuis quelques mois une odeur nauséabonde, celle du tribalisme et de l’obscurantisme en Tunisie ; celle des cadavres par milliers en Libye, en Syrie et au Yémen, sans parler des autres pays qui sont ciblés par les stratèges américains, ceux-là mêmes qui avaient conçu le projet néoconservateur du Grand Moyen-Orient. Et on veut faire croire aux peuples que toutes ces révolutions sont spontanées ! Que cette Grande Discorde (Fitna Koubra) est une bonne chose pour le monde arabe !

Que je vous le dise tout de suite : derrière cette ivresse de la liberté et ce triomphe de la démocratie, se profilent trois poisons mortels : la tentation de l’intégrisme, la sublimation de l’anarchisme et l’abandon de la souveraineté. Au cas où mes compatriotes ne le sauraient pas encore, il y a pire que la dictature : l’anarchie. Et il y a plus tragique que l’anarchie : la guerre civile. Et il y a plus affligeant que la guerre civile : le retour du colonialisme (….).

Extraits « Aux sources de la conscience politique »

Est-il besoin de rappeler qu’aucun ministre, aucun ambassadeur, aucun consul, aucun autre responsable tunisien, à quelque niveau que ce soit, n’a osé démissionner, ni dans les premiers jours qui ont suivi le départ de Ben Ali, ni encore moins avant sa chute ne serait-ce que d’une heure ? Cet acte unique et de conscience, et non point cynique et politicien, est passé sous silence ; mes ennemis de tous bords ont même réussi, sur la Toile en général et Facebook en particulier, à vampiriser cette démission historique par cet extrait de mon interview sur BFM.TV, en face d’un Jean-Jacques Bourdin qui avait, comme toujours avec ses invités, le beau rôle du défenseur de la veuve et de l’orphelin, du redresseur de torts. Rama Yade et Rachida Dati en savent quelque chose ! (…).

(…) On l’aura compris, je n’ai pas la prétention d’écrire ici l’histoire d’une révolution tunisienne que de mystérieux étrangers, toujours par exotisme, ont baptisé « révolution du jasmin », alors que les Tunisiens voulaient l’appeler par son véritable nom : la « révolution de la dignité ». J’ai juste l’intention de montrer sa face cachée, ses implications géopolitiques sur le reste du monde arabe ; de révéler ce que la majorité ignore et ce qu’une minorité sait déjà, mais n’ose rien dire pour des raisons faciles à deviner.

Cette histoire, comme celle de toutes les révolutions, il faut plusieurs années avant de l’écrire. Il faut beaucoup de documents, plusieurs témoignages et d’enquêtes, des preuves irréfutables, des confidences que seuls les principaux protagonistes –les Tunisiens comme les étrangers- peuvent livrer. Rien de tout cela n’est totalement accessible pour le moment. Et pour cause : l’heure est pour certains à la dissimulation de certaines archives compromettantes, pour d’autres, au mensonge, à la course aux postes, au partage du pouvoir, à la désinformation et à la manipulation de l’opinion publique. Il faudrait attendre la séquence postrévolutionnaire pour pouvoir porter un regard lucide et objectif sur cette « révolution du jasmin » saluée par Obama et bénie par Qaradhawi et Oussama Ben Laden, avant son élimination bien synchronisée ! (…).

(…) Je craignais les révolutions parce que, bien souvent et aussi loin que l’on remonte dans l’histoire, elles ont conduit à des régimes encore plus répressifs voire plus sanguinaires que les tyrannies qu’elles ont abattues. Il faut relire la République de Platon pour se rendre compte que la succession des régimes ne va pas toujours dans le sens du pire vers le meilleur. Bien au contraire, chez Platon, c’est souvent la démocratie qui enfante la tyrannie. Et il n’y a pas pire tyrannie que celle de la multitude. Polybe désignait le pouvoir de la foule par un concept que Platon n’utilisait pas, celui d’ochlocratie. Malgré la fermeté républicaine et l’audace politique de Béji Caïd Essebsi, c’est sous un régime ochlocratique (soumis à la versatilité de Facebook) que la Tunisie vit depuis janvier 2011, en attendant un retour à la normale, mais sous la norme démocratique, après les élections du 23 octobre 2011 (..).

(…) Toute l’élite intellectuelle et politique avait donc encensé Ben Ali et salué son arrivée au pouvoir. Mais pas moi. J’étais en effet l’un des rares à ne pas faire de déclaration et à ne pas publier d’article, ni en sa faveur, ni contre lui. Ce n’était guère par clairvoyance ou prémonition, mais par subjectivité et fatalisme. Par subjectivité, car le peu que je savais de lui par quelques rares archives et surtout par les témoignages de certains ministres de Bourguiba que je fréquentais à Paris, ne m’encourageait pas à lui faire confiance. Par fatalisme, car je préférais que ce soit lui plutôt qu’un autre putschiste de l’armée, ou islamiste du MTI car, et quoique l’on dise aujourd’hui, cette double menace n’était pas virtuelle mais bien réelle.

Il est bon de rappeler cette vérité historique car, maintenant que le régime de Ben Ali s’est effondré, certains « grands témoins de l’histoire » ont tendance à réadapter le passé au goût du jour et à réajuster les positions au gré des circonstances. En novembre 1987, il y a bien eu une conspiration islamiste contre la République finissante de Bourguiba. Le « Groupe sécuritaire » du commandant Mansouri avait bien l’intention de renverser le régime pour lui substituer un Etat purifié et conforme aux lois coraniques. Que les services de police aient infiltré ce groupe, que Ben Ali ait par la suite exploité politiquement et médiatiquement ce complot, cela ne fait aucun doute. De là à vouloir arranger l’histoire au profit d’un mouvement islamiste profondément « pacifique » et qui n’a jamais recouru à la violence dans son « combat démocratique », il y a un pas que seuls les imposteurs et les opportunistes ont osé franchir (…).

Extraits « Mes quatorze mois à l’UNESCO »

(…) Le lendemain, j’étais convoqué au ministère des Affaires étrangères pour rencontrer Abdelwahab Abdallah. Ne lisant sur son visage aucun signe de joie pour moi, j’avais tout de suite compris que Ben Ali ne l’avait pas consulté avant de prendre sa décision de me nommer. Je pense d’ailleurs que, pour une fois, il n’avait consulté personne…à l’exception peut-être de son épouse ! Je n’avais en effet plus aucun doute sur le fait que Ben Ali ne décidait plus de rien et que c’était Leila Ben Ali qui dirigeait déjà le pays. Je pense aussi que, même devant ce fait accompli, Abdallah avait essayé une ultime manœuvre, par le biais de l’épouse précisément, pour faire revenir Ben Ali sur sa décision. En tout cas une chose est certaine, et c’est le Maghreb Confidentiel qui l’a clairement écrit à l’époque : la nomination de Mezri Haddad «serait intervenue contre l’avis du ministre des Affaires étrangères, Abdelwahab Abdallah »(…)

(…) Si le départ d’Abdelwahab Abdallah du ministère des Affaires étrangères fut pour moi d’un grand soulagement, l’arrivée à la tête de ce ministère de Kamel Morjane provoqua en moi une joie immense. Pour une fois, la chance me souriait. Avec Abdallah comme ministre, je n’aurais sans doute pas tenu un semestre. La nomination de Kamel Morjane, le 14 janvier 2010 était un bon présage, pas seulement par rapport à mon avenir immédiat, mais surtout par rapport au devenir du pays. Tous les observateurs tunisiens, l’ensemble des spécialistes étrangers de la politique tunisienne savaient et disaient que Kamel Morjane faisait partie des successeurs très probables à Ben Ali. Certains disaient même qu’une telle relève avait l’assentiment des Américains et l’approbation des Français. Je ne connaissais pas personnellement Kamel Morjane, mais j’avais une très grande estime pour lui. Et pour cause (…).

(…) En quatorze mois passées à l’UNESCO, je n’ai jamais été invité au moindre dîner organisé par mon collègue Raouf Najar, jamais mis les pieds dans sa résidence. Tout ambassadeur que j’étais, je n’étais pas plus important qu’un François Bennaceur, un Hosni Jemmali, un Pierre Besnainou, un Hakim Karoui,  un Elyès Jouini (deux brillants universitaires), un Béchir Mana, un Elyès Ben Chedli, une Sonia Mabrouk, une Sonia Maktouf…sans parler des personnalités françaises qui sont connues dans les milieux des affaires, celui de la politique ou encore des médias. Tel un paria, je devais rester à l’écart de la jet-set franco-parisienne. Un ex-opposant comme moi n’avait pas sa place parmi les « vrais acteurs du lobbying tunisien en France » ! Je devais rester à l’écart de ces cercles bien cadenassés dont la plupart des membres ont rallié le mouvement révolutionnaire et sont même devenu ministres au sein du gouvernement intérimaire.

Parmi les personnes que je viens de nommer, je n’ai rencontré qu’Elyès Jouini, une seule fois lors de la remise de la Légion d’honneur qu’il a obtenue en 2010, Sonia Mabrouk, deux fois dont une au Sénat, et François Bennaceur, que je n’ai pas rencontré chez Raouf Najar dont il est le voisin, mais chez Eric Besson. Plus exactement au ministère à l’interminable appellation, lors du premier « Dîner citoyen », organisé par ce ministètre le 4 mai 2009, en l’honneur de l’intelligentsia tunisienne ou franco-tunisienne en France. Il y avait quarante invités dont Tarek Ben Ammar, Jean-Paul Fitoussi, Serge Moatti, Michel Boujenah, Claudia Cardinale, Albert Memmi, Hatem Ben Arfa, Sonia Mabrouk, Elyès Jouini, Moncef Cheikrouhou, Mehdi Houas, Samira Labidi, …A l’époque, je n’étais pas encore ambassadeur, mais un intellectuel en bon terme avec le régime, comme tous les tunisiens que je viens de citer(…).

Extraits « Les secrets de ma démission de l’UNESCO »

(…) Avec la crise économique mondiale, je m’attendais bien à des remous sociaux en Tunisie, mais pas de cette ampleur. Fortement dépendante du système mondial, l’économie tunisienne devait tôt ou tard en subir les contres coups. La Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Espagne et d’autres pays n’y ont pas échappé. A plus forte raison la Tunisie. Mais la santé économique de notre pays était nettement meilleure que celle de la Grèce, pays européen qui était en faillite totale et dont les deux plans de sauvetages déployés par l’Union européenne et le FMI, à coup de millions d’euros, n’ont pratiquement servi à rien. Le Qatar, qui n’a pas donné un dollar à la Tunisie pour qu’elle résiste à la crise, a offert 5 milliards d’euros à la Grèce, le 24 septembre 2010. Il a débloqué des milliards de dollars pour armer les « révolutionnaires » Libyens.(…)

(…) A l’origine de ce qui n’était encore qu’une crise sociale et pas du tout une révolution, il y avait deux raisons majeurs : un chômage endémique qui touchait particulièrement les jeunes et un ras-le-bol général des familles régnantes, principalement des Trabelsi. Bien moins que Ben Ali, c’est cette famille qui catalysait tous les ressentiments et toutes les haines, pas seulement d’ailleurs des classes défavorisés mais de toutes les couches sociales, des plus pauvres aux plus fortunées. C’est le moment d’expliquer aux lecteurs l’histoire du « contre complot » dans laquelle je me sentais partie prenante (…).

(…) Ben Ali n’avait certainement pas l’intention de lâcher le pouvoir avant sa disparition naturelle ; comme tous les chefs d’Etat arabes, il s’inquiétait beaucoup plus de la vie après le pouvoir que de la vie après la mort. Cette décision stupide d’appeler, dès 2010, Ben Ali à se représenter en 2014, avait pour objectif de faire taire cette rumeur insensée selon laquelle son épouse prendrait sa succession. Mais, était-ce seulement une rumeur ?(…).

(…) Dès lors, tout devait être entrepris pour faire avorter ce complot contre la République. Silencieusement mais résolument contre cette « alternance » humiliante, certains cadres et militants du RCD –qu’on accuse tous aujourd’hui de trahison- étaient conscients du danger. Il en va de même de certains hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, comme de certains hommes d’affaires influents, dont principalement Kamel Eltaïef. Craignant les foudres du palais et d’éventuelles purges, je suis persuadé qu’ils attendaient tous le moment opportun pour agir contre cette succession voulue par Leila et approuvée par un Ben Ali complètement envoûté par son épouse et diminué par la maladie (…).

(…) Les Tunisiens ne doivent jamais oublier qu’avant la révolution dite du jasmin, le choix était entre le comique (Sakhr el-Matri) et le tragique (Leila Ben Ali), entre un leurre qui surfait déjà sur la vague de l’islamisme « modéré » et une inculte qui a fait le rêve d’Eva Peron après avoir développé les vices d’Imelda Marcos. A mon petit niveau d’intellectuel engagé, puis d’ambassadeur, j’avais fait le choix politique de soutenir Kamel Morjane. J’avais l’intime conviction qu’avec un tel diplomate à la présidence, rien ne serait plus jamais comme avant. A mes yeux, il était porteur de cette transition pacifique et authentiquement démocratique à laquelle aspirait la société tunisienne. En une année à la tête des Affaires étrangères, il avait rendu à ce ministère le dynamisme, l’efficacité et le prestige qu’il avait à l’époque de Bourguiba, notamment sous le ministère de Mohamed Masmoudi, Habib Chatti, Hassen Belkhodja, Mahmoud Mestiri, Béji Caïd Essebsi, Hédi Mabrouk (…).

(…) Le discours de Ben Ali le 13 janvier aurait pu me convaincre et me faire renoncer à la démission. Après tout, il avait fait toutes les concessions possibles et il était suffisamment fragilisé pour provoquer, dans la panique, le processus démocratique qu’il pouvait, depuis longtemps, amorcer dans la sérénité, s’il avait écouté les bons conseils. Bochra Belhadj Yahia, Mustapha Ben Jaafar, Ahmed Néjib Chebbi et bien d’autres  leaders politiques, syndicalistes ou intellectuels ont salué ce « discours historique » qui « ouvre des perspectives ». Ces deux derniers, pour lesquels j’ai toujours eu une grande estime, avaient déclaré dans la matinée du 14 janvier, au moment même où ma démission était déjà publique, qu’ils prenaient acte du discours « positif » de Ben Ali et qu’ils étaient prêts à composer avec lui pour entamer tout de suite les réformes nécessaires. C’était une position responsable,  courageuse et patriotique de la part de ces deux opposants -cités dans ma lettre de démission-, qui étaient conscients de la gravité du moment et soucieux des intérêts supérieurs de l’Etat. Mais pour moi, ce que Ben Ali avait déclaré dans son discours n’était pas suffisant et ne tenait pas compte de mes conseils : il n’avait pas dit un seul mot, pas fait une seule allusion aux Trabelsi, encore moins à son épouse bien aimée. En d’autres termes, l’origine du mal était épargnée (…).

(…) Je sais qu’après la chute de Ben Ali, plusieurs de ses proches collaborateurs, ou certains  communicants arrivés de Paris, ont prétendu lui avoir conseillé de lâcher les Trabelsi. Je n’en sais rien du tout. Je sais par contre que ma déclaration en six points, au premier rang desquels l’arrestation d’Imed et Belhassen Trabelsi, a été rendue public dans les médias français une demi-journée avant le départ de Ben Ali. Aujourd’hui, avec le recul, je ne suis même plus certain qu’il aurait pu sauver son pouvoir en mettant les Trabelsi en prison. Pourquoi ? Parce que la décision de lâcher Ben Ali avait déjà été prise par Washington et que plus rien ne pouvait arrêter l’implacable et discrète machine américaine ! Ainsi finissent les valets de la Maison Blanche (…).

(…) En démissionnant avant la chute de Ben Ali, je n’ai pas pensé à ma carrière diplomatique, ni à mon avenir politique, ni même à la sécurité de mes proches. Six jours après cette démission, à la sortie de l’immeuble pour se rendre à son collège, ma fille aînée (13 ans) a été d’ailleurs interpellée par trois individus de « type maghrébin », comme on dit en France, qui lui ont demandé si elle était « la fille de Haddad ». C’était dans la matinée du 20 janvier 2011. Le lendemain, j’ai déposé plainte auprès du parquet du procureur de la République. C’est ainsi que nous avons été placés sous la protection des services spéciaux de la police française 24h sur 24h, durant un mois. (…)

(…) C’est que ma démission a été considérée par Ben Ali, par certains membres de son gouvernement, par les miliciens du RCD et par certains « diplomates de carrière », comme un acte de haute trahison. Ma démission, qui avait aussi mis en danger ma famille en Tunisie et dont on peut s’imaginer les conséquences si Ben Ali n’avait pas été chassé du pouvoir le 14 janvier, exprimait mon aveu d’échec : celui de n’avoir pas réussi à convaincre Ben Ali de cesser le massacre des manifestants et de se débarrasser définitivement de cette racaille de Trabelsi. Elle signifiait aussi que ma présence au sein de l’UNESCO n’avait plus aucun sens et pas la moindre utilité. Parce que beaucoup ne l’ont pas lu, en voici le texte intégral tel qu’il a été reproduit par le quotidien Le Monde (…)

(…) C’est dans la nuit du 13 janvier 2011 que j’ai rédigé cette lettre de démission, et c’est le lendemain à 7h20 que je l’ai envoyée par téléfaxe, de mon bureau à l’UNESCO, au président Ben Ali. Mon ami S.K. –qui est libre de révéler son identité ou de se taire- était présent. J’ai d’abord appelé le standard de Carthage (71742911) et demandé à parler au président. A ma grande surprise, on me l’a passé tout de suite. Surpris, car généralement, le standardiste ou le cabinet vous répond « on vous rappellera plus tard ». S.K. a écouté toute cette conversation entre Ben Ali et moi. Le président ne me semblait pas du tout stressé ou paniqué. Bien au contraire, il était calme et avait l’air serein et confiant. En ne prononçant pas le mot démission, je lui ai dit : « J’ai deux feuilles à vous envoyer d’urgence monsieur le président. Je vous prie de ne pas en confier la lecture à vos conseillers mais de le faire vous-même ». Sans perdre son calme, il m’a répondu : «J’espère qu’il n’y a rien de grave (in challah quîr). J’ai déjà congédié ceux auxquels vous pensez. Je vais personnellement lire votre message ». « Puis-je avoir votre numéro personnel ? », lui ais-je alors demandé. « Mais vous ne l’avez pas ?» m’a-t-il répondu. « Non Monsieur le Président, je ne l’ai jamais eu ». Je l’ai alors entendu demander à quelqu’un de lui rappeler le numéro en question. C’est le « 71 997 737 », m’a-t-il dit en ajoutant « j’attends votre téléfaxe. De toute façon, je comptais vous appeler aujourd’hui même pour vous dire de rentrer, car j’ai des choses importantes à vous dire » (…).

Extraits « La chute de Ben Ali était programmée »

(…) Certains responsables Tunisiens étaient tout à fait conscients de la colère sociale qui se profilait, mais personne n’a vu venir la « révolution » du 14 janvier. A l’exception des deux pays qui ont très largement contribué à sa provocation – c’est-à-dire à  transformer une révolte sociale en révolution politique-, et des renégats qui étaient à leur solde, aucun autre pays du monde, aucun centre de géopolitique, aucun stratège n’a prévu l’écroulement de « l’invulnérable dictature policière » avec une rapidité aussi déconcertante. Pour moi, ces deux pays sont les Etats-Unis et la royauté du Qatar (…).

(…) Comme je vais le démontrer dans les chapitres prochains, la reconfiguration du monde arabe est un plan géostratégique qui a été conçu par les néoconservateurs sous la présidence de George W. Bush, et qui a été intégralement repris par Obama dès son arrivée à la Maison Blanche. Barack Hussein Obama, la colombe aux ailes de faucon, et sa Secrétaire d’Etat Hillary Rodham Clinton, l’hirondelle du « printemps arabe », n’attendaient que le moment opportun pour provoquer le « chaos créatif » dans le monde arabe (…).

(..) Ce n’était donc pas une révolution de la misère, comme on a voulu le faire croire, mais une révolution de la prospérité et de la croissance mal répartie entre les différentes couches sociales et entre les différentes régions du pays. Ce n’était pas une « révolution du jasmin », mais de la liberté et de la dignité. Plutôt que la fausse gifle de Mohamed Bouazizi, c’est le soulèvement des ouvriers du bassin minier de Gafsa, au début de l’année 2008, qui aurait dû déclencher la révolution tunisienne. Mais à ce moment-là, les plans de Washington étaient encore à l’étude et l’armée n’avait pas d’état d’âme pour rétablir l’ordre ! (…)

(…) Ainsi, lorsque le pacifisme subversif ne produit pas les effets escomptés (Tunisie, Egypte), on passe alors au plan B : le bellicisme graduel (Libye, Syrie, Yémen), qui consiste à payer des mercenaires, y compris les barbares d’Al-Qaïda, pour attaquer d’innocents civils et en faire endosser la responsabilité aux forces de l’ordre qui ont déjà beaucoup de sang sur les mains. Tout cela pour légitimer ensuite une intervention militaire de l’OTAN, au nom de l’ingérence humanitaire, pour employer une expression chère à Bernard Kouchner. L’intervention militaire française en Libye, sous le « commandement » philosophique du nouveau Clausewitz français, Bernard-Henri Lévy, coûte à la France 1 millions d’Euros par jour. A moins que la facture soit payée par le Qatar, on espère un retour sur investissement après la chute de Kaddafi. Mais qui a mandaté BHL pour se substituer au Quai d’Orsay ? Par qui a-t-il été élu pour entraîner la France dans une guerre qui n’était pas dans son intérêt mais dans celui des Etats-Unis ? Monsieur Sarkozy a fait en Libye ce que Jacques Chirac a toujours refusé de faire en Irak. Les forces de l’OTAN ne se sont pas gendarmées pour protéger les civils libyens de leur dictateur, qui est effectivement un sanguinaire, mais pour détruire l’armée nationale au profit des groupes qui ne sont pas des révolutionnaires mais des réactionnaires et des intégristes à la solde du Qatar, des Etats-Unis, de la Grande Bretagne, de la France et de la Turquie. L’enjeu est évidemment la démocratie chez Kaddafi, c’est-à-dire le partage équitable des richesses de la Libye entre ces cinq pays, plus exactement entre les multinationales qu’ils contrôlent. La France ne s’est engagée dans cet exaltant combat pour les « droits de l’homme » qu’après avoir eu l’assurance du CNT qu’une fois la Libye « indépendante », c’est-à-dire mise sous protectorat occidental, elle aura sa part « légitime » du pétrole libyen (…).

(…) A la suite du second congrès, tenu à Mexico du 15 au 16 octobre 2009, où Hillary Clinton s’est personnellement déplacée, et auquel ont assisté beaucoup d’internautes arabes y compris des Tunisiens, Eva Golinger a écrit ce commentaire on ne peut plus clair : « Ce sommet a…rassemblé des experts en nouvelles technologies et réseaux sociaux, comme Facebook, Twitter et YouTube, ainsi que des fonctionnaires des agences de Washington, spécialistes dans la subversion et la déstabilisation de gouvernements non inféodés à l’agenda de Washington. Le but était de former ces jeunes à l’usage des réseaux sociaux pour promouvoir des actions politiques contre leur gouvernement ». En d’autres termes, former les leaders de la blogosphère aux techniques des renversements de régimes par la non-violence (…).

(…) Si puissants soient leurs moyens financiers et technologiques, je ne pense pas que ce soient les Etats-Unis qui aient fait la « révolution du jasmin ». Ils l’ont juste conjecturée, provoquée et accompagnée. Celle-ci a été faite par mes jeunes compatriotes, qui y étaient psychologiquement et moralement prédisposés tant l’injustice, la prévarication et le chômage étaient intolérables. Réduits à des Moutons de Panurge ou à des idiots utiles, certains jeunes Tunisiens, intellectuellement vulnérables et politiquement inexpérimentés, ont été « pavlovisés », hypnotisés même par des groupes et des individus qui étaient tout sauf des Tunisiens ! Faire que le sentiment d’appartenance à la communauté Facebook soit plus fort que le sentiment d’appartenance à la communauté nationale, tel est le génie des stratèges de la mondialisation, cet autre nom de l’impérialisme. Ce qui s’est passée en Tunisie est sans doute la première cyber-révolution de l’histoire, mais c’est aussi la toute première révolution cosmopolite et multinationale. Je ne parle évidemment pas du moment physique de la révolution mais de sa séquence virtuelle et de son accompagnement logistique et politico-médiatique. Pour être clair, des conseillers américains dirigeaient les actions en temps réel, notamment Alec Ross, l’architecte de la « diplomatie digitale 2.0 » (…).

(…) En Tunisie, les premières images des manifestants impitoyablement tués par balles, notamment dans la ville de Kasserine, « ont sans doute représenté le point de non-retour pour cette crise sociale devenue révolution politique, et c’est incontestablement l’effet Facebook », écrit à juste titre Pierre Haski. On sait maintenant qui a filmé ces scènes et, surtout, qui les a exploitées pour envoyer  la jeunesse tunisienne se faire tuer. De même que l’on sait qui a menti sur les raisons du suicide de Mohamed Bouazizi, qui a inventé la gifle, qui a fait de lui un bac plus 4, qui a inventé le mythe du « Général qui a osé dire non à Ben Ali » et qui a lancé l’intox des « snipers » qui visaient les manifestants…etc. Par contre, on ne sait toujours pas ce que sont devenu les « 5 snipers israéliens »  arrêtés en plein Tunis. On n’a, en effet, plus jamais parlé de « l’arrestation de 5 snipers israéliens », une « information » diffusée le 19 janvier 2011 sur dailymotion et reprise en boucle par Al-Jazeera ? Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils n’étaient pas des israéliens mais des occidentaux. Ce n’est pas Ben Ali qui les a sollicités, mais leur gouvernement qui les a envoyés en mission pour semer la panique et la pagaille en Tunisie ; un avant-goût de ce qui se passera plus tard en Syrie et en Libye, où on a d’ailleurs parlé d’armes israéliennes livrées à Kaddafi, une désinformation lancée à partir de l’officine anglo-américain à Doha : Al-Jazeera (…).

Extraits « Témoignage embarrassant d’un cyberdissidant » 

(…) Ces jeunes sont le produit de 23 ans de politique d’abrutissement généralisée, de nivellement par le bas, d’enseignement éculé, de dépolitisation systématique, de déculturation, de laxisme moral. Ils sont la génération Ben Ali (18 à 30 ans) : une jeunesse acculturée, globalisée, décervelée, formatée, jouisseuse, matérialiste, opportuniste, sans repères identitaires, politiquement vulnérable, intellectuellement superficielle…Tout le contraire des générations précédentes : de l’UGET à Perspectives, en passant par Al-Choulâ, Al-Amal Attounsi, Al-Watad, les panarabes, les nassériens…etc. Je parle de cette jeunesse embourgeoisée et branchée et non pas de la majorité des jeunes Tunisiens de conditions moyenne ou modeste ; cette jeunesse bosseuse, ambitieuse, enracinée, qui s’identifie au patrimoine civilisationnel et culturel du pays, aux causes arabes, aux héros du combat pour l’indépendance, aux fondateurs de l’Etat post-colonial qui ont conduit la lutte contre l’ignorance et le sous développement. Cette jeunesse là, qui a été à la bonne école du patriotisme, a été manipulée par une minorité agissante, une poignée d’internautes-leaders, qui ont été à la bonne école de CANVAS, de l’USAID, de la NED, de la NDI, de l’IRI, de la Freedom House et de l’Open Society Institute. (…)

Extraits « Al-Jazeera, une chaîne pour esclaves »     

(…) En moins de cinq ans, Al-Jazeera est devenue pour le public arabe une chaîne sacrée. C’est quasiment la voix d’Allah qui s’exprimait par Al-Jazeera. Pour des spectateurs habitués depuis toujours à leurs télévisions nationales inconsistantes et soumises au pouvoir, la vérité ne pouvait venir que de la chaîne qatarie. C’est en disant les vérités que nulle autre télévision n’osait dire, que cette chaîne a réussi à se constituer un capital confiance et une crédibilité comme nulle part ailleurs. La méthode d’Al-Jazeera est d’une redoutable efficacité : sur dix informations, on glisse une intoxe ; sur dix vérités, on fait passer un mensonge. Ainsi, tout ce que révélait Al-Jazeera était parole biblique, parole coranique pour être plus précis. Al-Jazeera avait un pouvoir hypnotique sur ses téléspectateurs. C’est par addiction qu’on regardait cette chaîne – dans le double sens du terme-, comme si l’on rendait un culte à une idole. Depuis Mohamed, que la paix soit sur lui, les Arabes n’attendaient plus de prophète. Mais celui-ci s’est réincarné en la « personne » d’Al-Jazeera, la nouvelle Kibla des musulmans.(…)

(…) Dès sa naissance, Al-Jazeera a mené sans cesse une campagne d’intimidation et de désinformation contre la Tunisie, sous le prétexte fallacieux de défendre la démocratie et les droits de l’homme, dont le Qatar est l’incarnation parfaite, comme chacun sait. Non point que toutes les informations sur la Tunisie étaient fausses. Bien au contraire et bien malheureusement, elles correspondaient souvent à la réalité. Mais elles étaient toutes idéologiquement orientées selon un plan politique imparable : jeter systématiquement le discrédit sur un pouvoir diabolisé, en se livrant à la sanctification continuelle d’une opposition martyrisée. Tout le monde savait que les vrais patrons de cet Etat-Télévision, le roitelet Hamad Ibn Khalifa Al Thani et son cousin et beau-frère, qui lui sert de Mazarin, Hamad Ibn Jassim Ibn Jaber Al Thani, faisaient chanter la Tunisie selon leurs propres intérêts financiers et leur propre agenda politique. Ils usaient de la même méthode et de la même tactique vis-à-vis de l’Arabie Saoudite, de l’Egypte et de l’Algérie, pays qu’ils voulaient faire plier à leur volonté, notamment en cherchant à réduire la liberté de l’Etat algérien à négocier sur le marché international les prix du gaz. L’opposition tunisienne, arbitrairement privée de parole en Tunisie, comme les autres opposants des pays arabes, n’avait pas d’autres choix que de se prêter à ce jeu dont elle n’était pas dupe. Quant à l’opposition islamiste, les locaux d’Al-Jazeera étaient pour elle une résidence secondaire.(…)

(…) La mort du jeune Bouazizi, le 4 janvier, ne sera pas pour les journalistes-prédicateurs d’Al-Jazeera  une tragédie mais du pain béni, l’occasion rêvée pour déstabiliser la Tunisie. Qaradhaoui appelait publiquement au martyr et à « la guerre sainte contre le tyran », comme il lancera quelques semaines plus tard une fatwa pour tuer Kaddafi. Mais au sujet des manifestations au Bahreïn, cet imam pharisien déclarera qu’elles sont « sectaires et anti-islamiques » ! Il faut savoir que depuis le coup d’Etat de l’émir Ubu contre son propre père, Qaradhaoui est devenu la caution idéologique du régime qu’il présente comme « wahhabiste-réformiste », par opposition au wahhabisme saoudien, l’ennemi à abattre. Non point pour concurrence idéologique, mais parce que le Qatar est pour l’Arabie Saoudite ce que le Koweit a été pour l’Irak : une création artificielle anglaise.

            Dans la « couverture médiatique » des événements en Egypte, en Libye, au Yémen et en Syrie, Al-Jazeera procédera exactement de la même façon et selon le même agenda politique. Pire encore, dans le cas libyen et syrien, la chaîne qatarie va carrément se transformer en QG de propagande des services anglo-américains, en inventant de toute pièce des horreurs pour susciter l’indignation populaire et provoquer l’insurrection. Nous le savons depuis Sun Tzu, en temps de guerre, tous les moyens sont bons pour détruire l’ennemi.(…)

(…) Ce n’est pas en regardant ce qui s’est passé en Tunisie qu’on comprendra ce qui va plus tard se produire en Egypte, en Libye, au Yémen et en Syrie, mais plutôt le contraire : il s’agit d’observer ce qui s’est passé en Egypte, en Libye, au Yémen et en Syrie, pour comprendre ce qui s’est réellement passé en Tunisie. Autrement dit, d’analyser le traitement médiatique de ces quatre pays par la chaîne de télévision Al-Jazeera. L’erreur analytique de mes compatriotes, c’est qu’ils ont jugé leur révolution à partir du prisme tuniso-tunisien. Erreur analytique et non guère politique, car le départ de Ben Ali et de la mafia qu’il protégeait fut une mesure d’hygiène politique salutaire pour le pays, je dirais même une mesure d’hygiène tout court. Mais c’est en plaçant le cas de la Tunisie dans son contexte géopolitique maghrébin et arabe en général, que l’on saisira l’impact réel et toute l’ampleur géostratégique de la révolution tunisienne.(…)

Extraits « Divinité américaine et prophétie islamiste »

(…) C’est dans un long article paru dans Le Monde (26 avril 2009) sous le titre de la « Vampirisation de l’islam », que j’ai clairement exprimé la tentation américaine de composer avec l’islamisme, y compris dans sa version la plus hideuse, à savoir les Talibans. J’écrivais alors : « Puisque l’Amérique de Bush a été incapable de désintégrer la secte barbare des talibans, celle d’Obama s’apprêterait-elle à la réintégrer…? Jour après jour, cette tentation de l’intégrisme intégré semble probante ». J’ai été frappé à l’époque d’entendre Hillary Clinton invoquer la nécessité de dialoguer avec « les talibans modérés » (avril 2009) ! En lisant le livre de Madeleine Albright, Dieu, l’Amérique et le monde, j’ai compris que la volonté américaine d’intégrer l’intégrisme était d’autant plus forte qu’elle existait déjà dans les choix stratégiques de Bill Clinton. J’ai réalisé que madame Albright défendait implicitement cette position qu’on peut résumer ainsi : au nom de la démocratie et de la spécificité culturelle des peuples, si les musulmans sont majoritairement pour l’islamisme au pouvoir, il faut les laisser faire, à condition de les contenir dans leurs limites géographiques. Après tout, si ces peuples là choisissent les islamistes, c’est leur affaire (islam), pas la nôtre (business). En d’autres termes, sortir du Choc des civilisations, non point par un processus inclusif des civilisations, avec pour idéal et repère une Civilisation humaniste et universelle dans laquelle se reconnaîtraient tous les peuples de la terre, ni d’ailleurs par un processus exclusif, mais par une espèce de démarcation positive. Eux c’est eux et nous c’est nous. Ou, comme l’écrivait déjà Kipling, « L’Orient c’est l’Orient et l’Occident c’est l’Occident, jamais ils ne se rencontreront ».(…)

(…) Parce qu’ils ont été préalablement briefés par des communicants anglo-saxons, tous parlent d’appliquer un islamisme « modéré » à l’image de l’AKP ! Mais cet islamisme « light » ne risque pas de voir le jour en Egypte ou en Tunisie, pour la simple raison que l’AKP n’a pas choisi d’être ce qu’il est ! Il y a été contraint et forcé : par une République résolument laïque, par une armée qui veille à l’héritage du franc maçon Mustapha Kemal, et par une société civile dynamique et fortement politisée. De plus, l’AKP s’est adapté à une tradition démocratique qui existait déjà en Turquie, ce qui n’est pas le cas de la Tunisie ou de l’Egypte. L’AKP est à l’origine un rassemblement de plusieurs tendances politiques, des plus conservatrices aux plus progressistes, ce qui n’est pas le cas d’Ennahda. Les ambitions hégémoniques de l’AKP sont par ailleurs constamment battues en brèche par le puissant CHP, le Parti républicain du peuple que Mustapha Kemal a fondé en 1923. Le parti fondé par Bourguiba en 1934, et qui aurait pu jouer, face à Ennahda, le même rôle du CHP face à l’AKP, a été tout simplement décapité.(…)

(…) Ce qui suscite ma crainte, ce n’est pas seulement la horde précisément  talibanesque qui sillonne la Tunisie et défigure jusqu’à sa capitale. Ce qui m’inquiète davantage, c’est l’islamisme new look, l’islamisme « Lacoste », comme l’a un jour ironiquement appelé Salah Karkar, par allusion à cette grande marque d’habit. C’est le nouveau prototype de l’islamiste bien rasé et bien déguisé en costume-cravate anglais. C’est l’islamisme décaféiné qui m’empêche de dormir. J’ai toujours pensé et écrit qu’avant d’être une tenue vestimentaire ou un discours politico-religieux, l’islamisme est d’abord un état d’esprit. C’est pour cela que je considérais, et que je considère toujours, que la Tunisie et le monde arabe en général, pouvaient faire l’économie d’une révolution politique, mais sûrement pas d’une révolution culturelle. « Lâ youbaddilou Allahou bi qaymin hattâ youbaddilou mâ bi anfousihim », enseigne le Coran (Sourate XIII, verset 2).

            Les Etats-Unis ont décidé de jouer la carte islamiste, pas seulement pour la Tunisie, la cellule mère du « printemps arabe », le laboratoire d’essai, la rampe de lancement, mais pour l’ensemble des pays visés par ces « révolutions 2.0 » et qui étaient déjà, sous George W.Bush, sélectionnés pour configurer le Grand Moyen Orient (GMO). En termes de géopolitique, les Américains cherchent à constituer en Méditerranée un Arc géostratégique sunnite, qui partirait du Maroc jusqu’en Turquie, en passant par l’Algérie, la Tunisie, la Libye, l’Egypte, le Liban, la Syrie et le futur Etat jordano-palestinien ! Avec le Pakistan, l’Afghanistan, l’Arabie Saoudite et les autres pétromonarchies, l’Iran chiite sera ainsi définitivement isolée, le pétrole sera bien gardé et la foi des musulmans, bien conservée.(…)

(…) Cette stratégie n’est pas le fruit d’Huntington mais de Bernard Lewis, le célèbre islamologue qui détestait Edward Saïd et qui a commencé sa carrière universitaire en tant que conseiller des services secrets britanniques pour les affaires turques, dont il est un fin connaisseur. C’est ainsi qu’il est devenu, jusqu’à ce jour, l’un des meilleurs amis de la Turquie. De nationalité anglaise, américaine et israélienne, il a été le conseiller de Netanyahou à l’époque où il était ambassadeur d’Israël à l’ONU (1984-1988). Au sein de l’équipe de George W. Bush, il était l’un des stratèges néoconservateurs les plus influents pour « démocratiser » le monde arabe. C’est d’ailleurs lui, et non pas Huntington, qui a été le premier à employer l’expression « choc des civilisations ». Il y a quelques années, des analystes américains ont écrit que « l’occupation de l’Irak est une mise en application de la doctrine Lewis ». En 2002, peu de temps après l’invasion de l’Afghanistan par les troupes américaines, Bernard Lewis a déclaré au journal israélien Yediot Aharonot, que « les manifestations de joie dans Kaboul auront l’air de cortèges funèbres comparées aux manifestations de joie qui éclateront à Bagdad, Téhéran et peut-être même à Damas si l’Occident provoque l’expulsion de ces régimes despotiques inefficaces qui dirigent ces pays ». Nous y voilà.(…)

Extraits « L’islamisme triomphera parce que c’est écrit »

(…) Je pense en effet qu’en Egypte, les Frères Musulmans qui viennent de rebaptiser leur mouvement « Liberté et justice », vont démocratiquement accéder au pouvoir avec une présence cosmétique des forces laïques. Idem pour la Syrie, si Bachar al-Assaad tombe. Je pense que la Libye et le Yémen seront, ou bien des monarchies plus ou moins wahabites, ou bien des théocraties résolument salafistes. Au moment où ce livre sera en librairies, le pouvoir de Kaddafi sera déjà effondré, ce qui est une bonne chose en soi après quarante deux ans de régime tragi-comique. Mais la Libye va devoir connaître l’une des périodes les plus sombres de son histoire avant de retrouver la paix civile. On sait comment finissent les « révolutions » qui commencent par Allah Akbar. Il y a ainsi des musulmans qui ne conçoivent la grandeur de Dieu que par des hurlements hystériques. Et plus Allah est grand à leur yeux, plus la dignité des Arabes est réduite à celle d’un esclave heureux de sa condition humaine. Il y a effectivement un signe de Dieu lorsque des Libyens tuent des Libyens avec des armes américaines et françaises payées par le Qatar. Il y a un signe de Dieu lorsque les insurgés n’avancent qu’après le passage des forces aériennes et terrestres franco-anglo-américaines. Il y a un signe de Dieu lorsque des troupes du Qatar et des Emirats Arabes Unis y sont jointes pour donner une apparence « islamique » à cette Croisade impérialiste. Il y a un signe de Dieu lorsque les forces de l’OTAN bombardent à l’uranium appauvri la Libye, comme autrefois l’Irak, en tuant des civils qu’ils sont censés protéger de leur tyran.(…)

(…) Je pense aussi qu’Ennahda sera le premier parti du pays, mais qu’elle aura l’intelligence de gouverner d’abord avec une coalition vaguement nationale et ornementale. Ennahda aura le choix entre tous les partis progressistes ou de gauche qui ont établi avec elle une alliance tactique ou stratégique depuis la fin des années 1990. Dans cet éventail assez large, Ennahda aura l’embarras du choix pour sélectionner un président de la République qui jouera exactement le même rôle que Bani Sadr à l’aube de la république islamique. Rasched Ghannouchi est sincère lorsqu’il déclare qu’il n’est candidat à rien. Khomeiny aussi dédaignait les postes politiques. Il voulait être au-dessus du Président, l’autorité suprême (al-murchid al-âlâ) sans le consentement de laquelle rien ne peut-être fait.(…)

(…) Je ne me réjouis pas de voir notre croissance gravement décliner, notre PIB s’effondrer et le taux de chômage exploser. Je ne me réjouis pas de constater, avec horreur, la vendetta tribale et l’atavisme clanique ressurgir dans certaines régions tunisiennes. Je ne me réjouis pas du retour au régionalisme stupide. Je ne me réjouis pas de voir mon peuple mépriser les lois qui régissent la vie en société. Je ne me réjouis pas de voir de jeunes étudiantes autorisées à porter la burka à l’université, un jour d’examen. Je ne me réjouis pas de voir se promener dans les avenues de Tunis des individus surgis du Moyen Age, avec leur accoutrement afghan et leur barbe d’un mètre. Je ne me réjouis pas de voir ces « hordes fanatisées » s’attaquer à des artistes et à des cinéastes pour les ramener dans le « droit chemin » de la « vertu ». Je ne me réjouis pas de voir nos frères algériens, nos seuls véritables frères, se faire agresser, à Gafsa, Tabarka, Hammamet et Tunis, par des sauvages retombés dans l’état présocial. Je ne me réjouis pas de voir l’argent étranger couler à flot dans les caisses de certains nouveaux partis d’opposition. Beaucoup d’argent qui aurait pu servir au développement des régions défavorisées, si ses bénéficiaires avaient un souci réel pour les pauvres, et non pas une obsession pathologique pour le pouvoir. Je ne me réjouis pas de voir notre Tunis ressembler sociologiquement aux capitales des pétromonarchies du Golfe. Je ne me réjouis pas d’assister, avec effroi, à la « hambalisation » de la modernité tunisienne. Je ne me réjouis pas de voir le pays de Bourguiba se qatariser. Je ne me réjouis pas de voir certains obscurantistes prendre possession des mosquées pour souiller ces lieux de prière et de méditation par leur prêche salafiste qui est une injure à l’Islam spirituel. Je ne me réjouis pas de voir mes compatriotes s’habituer progressivement à des discours, des attitudes, des tenues vestimentaires, qui ne sont ni dans notre culture, ni dans notre culte, ni dans le legs spirituel de nos ancêtres, d’Oukba Ibn Nafâ, aux cheikhs Fadhel Ben Achour, Salem Bouhajib, Kidr Hassine, Ben Mrad, Djaït, Nakhli,  en passant par Ibn Rachîk et l’imam Sahnoun…L’islam nécrosé d’Ahmed Ibn Hambal, d’Ibn Taymiyya et de Mohamed Ibn Abdelwahab n’est pas le nôtre.(…)

(…) Ni le régime de Bourguiba, ni encore moins celui de Ben Ali n’a préparé la société tunisienne à la dure et périlleuse « épreuve » de la démocratie. Au contraire, tous les deux, chacun à sa façon, ont cherché à exploiter le sentiment religieux à des fins politiques, faute de légitimité démocratique. Ce n’est donc pas le temps plus ou moins long que les Tunisiens vont mettre avant d’instaurer leur Etat démocratique et moderne qui est inquiétant, mais le temps très rapide que certaines forces de régression ont mis pour emporter déjà quelques victoires symboliques et pour persuader les Tunisiens que l’islamisme est l’avenir. Non, l’islamisme n’est pas notre avenir, mais juste un présent qui refuse de devenir un passé.(…)

(…) Le 15 janvier 2011, soit une journée après la chute de Ben Ali, j’ai rencontré David Killion, mon collègue américain à l’UNESCO. L’entrevue a duré près d’une heure en présence de cinq membres de son cabinet ainsi que d’un agent de l’ambassade des Etats-Unis en France. Dans un langage plus amical et plus diplomatique, je lui ai tenu les mêmes propos et la même thèse que je soutiens dans ce livre. Sa réponse résonne encore dans mes oreilles : « Vous avez tout compris, Monsieur l’Ambassadeur » ! En effet, j’avais tout compris, et pas seulement depuis le 14 janvier 2011, mais depuis la rédaction de mon livre Carthage ne sera pas détruite. (…)

(…) Afin que la France saisisse parfaitement les enjeux des révoltes arabes, j’ai raconté cet énorme  « petit détail » à Henri Guaino, Conseiller spécial du président Sarkozy, lorsqu’il m’a reçu à l’Elysée le 2 février 2011. Je garde pour moi l’autre partie de cet échange « amical » avec le Conseiller spécial de monsieur Nicolas Sarkozy, qui ne savait pas encore que son président allait très bientôt s’aligner sur la politique résolument philo-islamiste de l’administration américaine et que sous l’influence pernicieuse de Bernard-Henri Lévy, il allait même envoyer ses forces spéciales instruire les talibans de Benghazi et combattre les troupes loyalistes de Kaddafi, aux côtés des mercenaires d’Al-Qaïda ! Si, d’après les révélations de Wikileaks, Sarkozy est décrit comme « le président le plus pro-américain depuis la Seconde Guerre mondiale », Obama, toujours selon Wikileaks, est présenté comme le président américain qui « n’a pas de sentiment pour l’Europe » !(…)

Extraits « La horde, ce n’est pas le peuple, mais ce sont… »

(…) Les casseurs, les incendiaires et les meurtriers qui ont été téléguidé pour mettre la Tunisie à feu et à sang. Ceux qui auraient tué 30 agents parmi les forces de sécurité (info ou intox ?), dont personne ne parle, comme s’ils n’étaient pas des Tunisiens. Ceux-là mêmes qui continuent encore aujourd’hui à piller, à détruire les biens publics et privés, à susciter le tribalisme, le clanisme et le régionalisme, et qui n’hésiterons pas demain à commettre des attentats pour que la démocratie et la paix civile ne voient jamais le jour en Tunisie (…).

(…) Mon intention n’est pas de vous culpabiliser, vous les jeunes internautes, mais de vous éveiller, en vous disant la vérité ; de vous faire prendre conscience des nouveaux périls qui menacent la Tunisie et l’ensemble du monde arabe. Mon devoir est de vous mettre devant votre immense responsabilité à déjouer les pièges que certains opportunistes vous tendent pour phagocyter le processus révolutionnaire ou le faire dévier de sa véritable finalité. Les jeunes tunisiens n’ont pas fait la révolution pour fumer du cannabis, regarder des films pornographiques ou, le pire de tout, subir une « démocratie islamique » . Ils ont fait la révolution pour retrouver leur liberté, pour arracher leur droit au travail, pour prendre en main le destin de leur pays et pour mettre à l’abri des prédateurs et des mercenaires les acquis de la Tunisie.

Mon devoir est de vous dire la vérité, même si elle vous blesse, et de vous appeler à la vigilance. Cette vérité que personne n’osera vous dire parce que tout le monde vous craint, parce que tout le monde redoute vos attaques sur Internet, parce que tout le monde a besoin de vous, parce que tout le monde vous flatte et vous courtise, vous les « vaillants soldats » de la « glorieuse révolution ».  Parce que tout le monde est candidat à quelque chose : président, ministre, député, sénateur, ambassadeur, consul, directeur, chef de service, concierge, gardien, jardinier, maçon…Moi, je ne suis candidat à rien, et c’est pour cela que je vous tiens le langage de la vérité et non point celui de la démagogie. Je n’attends rien de vous. Ni votre soutien, ni vos voix au moment de la bataille électorale qui se profile, ni même votre amitié. Je ne cherche pas à être populaire car, écrit Oscar Wilde, « Chaque fois qu’on produit un effet, on se donne un ennemi. Il faut rester médiocre pour être populaire ». Mon royaume n’est plus de ce monde. Je n’aspire plus à la célébrité mais à l’éternité. Je ne me soumets pas à votre opinion versatile, mais au jugement de l’Histoire.(…)

Le « mal » est fait, mais le pire reste à éviter pour la Tunisie. Notre pays a été débarrassé des Trabelsi et c’est une très bonne chose pour la Tunisie et pour l’avenir de sa jeunesse.(…)Mais la menace islamiste n’a jamais été sous Bourguiba et sous Ben Ali un simple épouvantail. Cette menace est bien réelle, aujourd’hui plus que jamais….

 (…) Ce n’était pas la première fois que j’employais le mot « horde ». Dans Carthage ne sera pas détruite, il figure en plusieurs occurrences : « Transcender, c’est se placer au-dessus de la horde, de la meute qu’un mystérieux Pavlov a programmée » (p. 36), et « La reconnaissance du FIS était-elle une erreur fatale, aggravée par la décision de procéder à des élections législatives à un moment où le FLN était en chute libre et où l’opposition démocratique et laïque n’était pas encore politiquement bien organisée ni suffisamment sage pour transcender ses divisions, suffisamment forte pour affronter la horde intégriste » (p. 258). Je l’ai employé dans mon article « Par-delà le bien et le mal », pour dénoncer les attentats du 11 septembre 2001, lorsque j’ai écrit : « Qui sont les talibans et qu’est-ce que le talibanisme ? J’y ai répondu –et on me l’a beaucoup reproché- il y a six mois lorsque cette horde fanatisée s’est attaquée à un haut symbole du bouddhisme ». Je l’ai employé dans mon article « L’islam, otage des talibans », lorsque cette « horde fanatisée par le maximalisme wahhabite » a détruit les monuments bouddhiques en Afghanistan…

Je pourrais multiplier les exemples pour démontrer qu’à chaque fois que j’ai employé le mot « horde » ou celui de « horde fanatisée », je ne le réservais qu’à une catégorie bien précise : l’intégrisme, cette flétrissure de ma religion, cette nécrose de ma civilisation. Si on a si mal interprété mon propos sur BFM.TV, c’est bien en raison de la confusion que Jean-Jacques Bourdin a suscitée et, surtout, parce que les individus et les groupes que j’ai l’habitude de gratifier de cette expression péjorative en ont profité pour accentuer la confusion, en faire une large diffusion, dans le but de discréditer un adversaire qu’ils redoutent et qu’ils craignent. Ces individus là ont eu raison de se sentir visés. (…)

Extraits de « Retour sur le mouvement néo-bourguibiste »

            (…) Dès le 24 janvier 2011, des amis de Tunis, dont un ancien ministre de Bourguiba, m’ont appelé pour m’informer que, ce qu’on disait et écrivait sur Bourguiba était très grave, qu’il fallait faire quelque chose, créer un « choc positif », et que de Paris, j’étais le mieux placé pour entreprendre une telle action. Il est vrai que durant les premières jours qui ont suivi le départ de Ben Ali, dans l’hystérie révolutionnaire, certains intégristes et staliniens appelaient à juger le régime et ses représentants, pas seulement depuis 1987 mais depuis 1956. Table rase du passé : c’était un impératif pour ces extrémistes et autres adeptes de la « deuxième indépendance ». Depuis 1956, les Tunisiens auraient vécu sous une imposture. Bourguiba-Ben Ali, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Le 14 janvier 2011, comme le 7 novembre 1987, c’est l’an 1 de la renaissance, c’est-à-dire le degré zéro de la politique.

            J’ai considéré qu’il était de mon devoir de faire effectivement quelque chose, d’agir pour dissuader les nouveaux Hilaliens de s’en prendre au symbole de l’indépendance et au fondateur de la République. Mais que faire et comment procéder pour créer ce « choc positif » ? Lancer un parti ! Je n’ai jamais été un homme de parti, encore moins un chef de parti. Mes concertations avec les uns et les autres n’ont rien donné. La plupart ne savaient pas comment agir et sous quelle forme. L’un d’eux m’a communiqué l’adresse email d’un certain Kaïs Laouiti pour avoir son avis. Je lui ai écrit tout de suite, à deux reprises, mais il n’a pas répondu !

            C’est alors que j’ai décidé de déclarer la naissance du Mouvement Néo-Bourguibiste (MNB).  Mouvement intellectuel et idéologique, et pas du tout un parti politique, puisque je n’ai jamais déposé la moindre demande de visa auprès du ministère de l’Intérieur, à l’instar des dizaines de partis d’opposition surgis de nulle part. Alors que l’opération semblait avoir atteint son objectif -à savoir une prise de conscience collective- Kaïs Laouiti a décidé de lancer contre moi, via Facebook, une campagne de diffamation d’une intensité et d’une haine jamais égalées. J’avais pourtant expliqué, dès ma première déclaration, les raisons profondes de lancer ce mouvement ;   j’avais ensuite explicité le sens de ma démarche. Rien n’y fit, et pour cause : ce qui excédait ces goumiers du bourguibisme, ce n’était pas tant l’initiative elle-même, que le fait que j’en sois le précurseur (…).

            (…) Voyez-vous messieurs, Kaïs Laouiti, Moez Bourguiba, Jamil Sayah, Meftah Ayat, Dhiaeddine Souissi, Mohamed Habib Lemdani, Sadok Lejri, Habib Saïdi…et tous les autres inconnus qui se sont gendarmés contre le MNB,  mon idée de créer un mouvement néo-bourguibiste remonte exactement à 20 ans, à l’époque où vous rasiez les murs par crainte de Ben Ali et par souci de perdre vos privilèges de bourgeois. Comme disaient les latins, « Les paroles s’envolent, les écrits restent ». Je défis quiconque de vous tous, et de bien d’autres encore, de sortir une seule ligne défendant le bourguibisme, publiée dans la presse tunisienne ou étrangères à cette époque. Bourguiba, vous l’aviez abandonné à son triste sort par lâcheté et pour préserver vos intérêts. Je l’avais défendu, non seulement parce que je n’avais rien à perdre, mais parce que les Tunisiens avaient tout à gagner à entretenir sa mémoire. (…)

            (…) Le bourguibisme, ce n’est pas une vieille chaussure qu’on exhume du sahara libyen pour flatter le prince et participer à sa légende, ni une carte de visite ou un site internet pour faire du marketing, ni même un nom qu’on porte par le hasard de la filiation. Le bourguibisme est une philosophie non écrite, un testament légué à l’ensemble des Tunisiens, une façon de penser et d’agir, une rationalisation de l’héritage arabo-musulman, une synthèse de l’Orient et de l’Occident, une projection dans la modernité, un ancrage dans la tunisiannité, un guide du bon patriote, un souffle de liberté, un besoin de fierté. La fierté de naître sur cette belle terre tunisienne, de la labourer pour en extraire les plus beaux fruits, d’en jurer la protection de toute souillure et de toutes les trahisons. Il ne s’agit donc pas de braire, « nous sommes des bourguibistes » ; il s’agit d’en incarner l’âme et d’en perpétuer l’esprit. (…)

Extraits de la Conclusion : « Où va la Tunisie ? »

            (…) Lorsqu’il était encore lucide et visionnaire, Bourguiba prédisait que « Les destinées d’une nation ne sauraient dépendre d’un chef que le hasard a placé à la tête du pays. Il est donc nécessaire que les cadres atteignent un niveau tel qu’il soit impossible aux médiocres d’assurer les responsabilités suprêmes de la nation. Et si, par malheur, une conjoncture propice amène au pouvoir un homme insuffisant, il ne devra pas pouvoir s’y maintenir longtemps. C’est le signe des peuples mûrs. Se heurtant aux forces vives du pays, il devra alors soit se soumettre, c’est-à-dire gouverner en fonction de l’intérêt national, soit se démettre ».

            Ben Ali est pourtant parvenu au pouvoir et il a pu s’y maintenir vingt-trois-ans. A qui en incombe la responsabilité ? D’abord à celui qui a fait de lui son Premier ministre, parce qu’il n’avait plus ses facultés de discernement compte tenu de son âge. Ensuite aux bourguibistes qui se sont divisés et affrontés par ambition et par obsession du pouvoir suprême. Aux islamistes aussi, qui ont contribué à la chute de Bourguiba et qui, faute d’empocher la république, espéraient partager le pouvoir avec Ben Ali, à l’instar des Frères musulmans avec Nasser, les premiers mois de sa présidence. Egalement aux opposants, aux militants des droits de l’homme, aux composantes de la société civile, qui ont d’abord vu en Ben Ali un sauveur, ensuite un rempart contre l’intégrisme. A la classe dirigeante qui, dès 1989, a contribué à la dérive autoritaire du régime et à ses impulsions autocratiques. En somme, c’est toute la société tunisienne qui soutenait Ben Ali, dont il était le reflet. « Qamâ taqounouna youwalla alayqoum », dit un Hadith du Prophète et qui est la réplique exacte du dicton « Les peuples n’ont que les gouvernements qu’ils méritent ». En tant qu’intellectuel « proche du régime » (2002-2009), puis en tant qu’ambassadeur de la Tunisie auprès de l’UNESCO (2010), j’assume ma propre responsabilité dans cette dérive autoritaire qui a préparé la révolte tunisienne et légitimé la chute du régime. « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre », enseignent les Evangiles. (…)

            (…) Je l’ai dit au début, je le répète ici : je ne regrette pas du tout la chute de Ben Ali auquel je me suis opposé dès sa prise de pouvoir et que j’ai combattu les dix premières années de son règne, lorsqu’il était au faîte de sa puissance et lorsque la majorité des Tunisiens se prosternait devant lui. Si Ben Ali l’avait voulu, s’il n’avait pas préféré l’amour de son épouse à celui de sa patrie, la Tunisie aurait relevé le défi démocratique sans chienlit et sans fragiliser le moindre acquis de ses cinquante-cinq ans d’indépendance, au premier chef desquels cette cohésion nationale que le clanisme et le tribalisme menacent aujourd’hui. En dépit du conformisme actuel, je persiste à croire, en effet, que les réformes graduelles sont toujours préférables aux révolutions radicales. C’est ce que je souhaite à l’Algérie, que certains obscurantistes veulent replonger dans la guerre civile, et au Maroc que d’autres espéraient entraîner dans la « révolution 2.0 ». Les monarchies (Maroc, Jordanie, Bahreïn) ne tombent pas aussi facilement que les républiques, surtout lorsqu’elles trouvent un « gentleman’s agreement » avec l’état-Télévision du Qatar ! (…)

            (…) Ce que je trouve triste et même tragique, ce n’est pas la fin de ce régime autoritaire et corrompu, mais le début de celui qui pourrait sortir des urnes. Si la Libye ou le Yémen ou même l’Egypte, sont prédisposés à porter au pouvoir l’islamisme, la Tunisie ne mérite pas une telle régression. Malgré tout ce que je viens d’écrire dans ce livre, et si paradoxale que cela puisse paraître, je considère que le devenir de la Tunisie ne sera de toute façon jamais pire que ce que Ben Ali envisageait pour le pays : asseoir son épouse sur le trône de la République. (…)

 (…) Sans jouer les Cassandres, je pense que sous une forme ou sous une autre, l’idéologie islamiste va triompher en Tunisie. Mais je ne le souhaite pas car, en dépit de l’unanimisme actuel, une société mature pour l’islamisme ne peut pas être une société mûre pour la démocratie. Je ne le souhaite ni pour la Tunisie, ni pour les Tunisiens, ni même pour les islamistes. Je ne le souhaite pas aux islamistes, parce que « Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument ». Je ne le leur souhaite pas car, beaucoup admettront alors avec Rousseau que, «S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes ». Je ne leur souhaite pas car, l’islamisme en tant que politique déclenchera, à son insu, le déclin de l’islam en tant que religion.(…)

(…) Tout autant que l’intégrisme, un autre fléau m’inquiète : l’anarchisme, ce fameux « démon Numide » dont parlait Bourguiba et dont se gargarisait Mohamed Sayah. Ce qui est à craindre en effet, c’est ce mépris des lois qui s’installe, cette allergie à l’autorité qui se développe, ce cancer du tribalisme qui se métastase et qui déchire la cohésion nationale, ce vandalisme qui chasse la paix civile, cette « horde fanatisée » qui n’a laissé derrière son passage que ruine et désolation, notamment à Menzel Bourguiba et à Métlaoui. Ce sont aussi ces mains criminelles, qui ont profité du relâchement d’une police culpabilisée et stigmatisée pour mettre le feu, le 21 juillet 2011, à une forêt plantée par un colon français et, depuis, inlassablement entretenue par l’Etat national. Une magnifique forêt située entre Dar Chichou et le site archéologique punique de Kerkouane, site dont on doit la restauration à un éminent savant : Mhamed Hassine Fantar.

 (…) Sept mois après la chute du régime, où va la Tunisie ? C’est la question que tout le monde se pose. Les Tunisiens sont majoritairement soulagés d’avoir mis fin à vingt-trois ans de régime népotique. Ceux qui commencent à regretter le passé parce qu’ils se sentent en insécurité, ou parce qu’ils souffrent de la récession économique, ou parce qu’ils ont peur de l’avenir, ne doivent jamais oublier qu’ils ont évité le pire : la transmission du pouvoir à Leila Trabelsi.

La Tunisie ira, là où Béji Caïd Essebsi souhaite la conduire : à la démocratie et d’abord aux élections du 23 octobre 2011. Il mène ce processus avec patriotisme et détermination. Le passage d’une situation d’hypertrophie de l’Etat à une autonomie réelle de la société civile est toujours délicat et périlleux. L’élaboration de nouvelles formes de régulation des conflits sociaux, la mise en œuvre d’autres modes de rapports entre pouvoir et société, Etat et religion, gouvernement et opposition, liberté et sécurité, patronat et classe ouvrière, exigent de la réflexion, de la prudence, de l’autorité et une bonne dose de sagesse politique. Béji Caïd Essebsi, élevé à l’école bourguibienne, n’en manque pas et c’est en cela qu’il est l’homme de la situation. Je le dis sans flagornerie et sans rien attendre de lui. Il le sait très bien.(…)

(…) C’est contre ces forces obscurantistes et anarchistes, alliées dans le même combat pour faire capoter la démocratie, que la jeunesse tunisienne doit se mobiliser. Cette lutte est aussi déterminante pour l’avenir du pays que celle qu’elle a menée contre Ben Ali et le clan des Trabelsi. Et que cette jeunesse ne compte pas beaucoup sur certains partis politiques pour vaincre les nouveaux Hilaliens. La plupart de ces partis sont dans les combinaisons électoralistes et dans les manœuvres politiciennes. Le plus grand parti en Tunisie s’appelle Facebook. Si ses leaders et ses acteurs, y compris Slim Amamou, Yassine Ayari, Aziz Amami, Haytham Mekki, Lamia Slim, Lina Ben Mhenni, Emna Ben Jemaa, Sofiane Belhaj, Farès Mabrouk, Maher Tekaya…, prennent garde aux manipulateurs et aux intégristes, s’ils mettent le patriotisme au-dessus de toutes considérations, ils pourront peser de manière décisive sur l’avenir de la Tunisie, qui est d’abord le leur.(…)

(…) Je ne me réjouis pas de voir notre croissance gravement décliner, notre PIB s’effondrer et le taux de chômage exploser. Je ne me réjouis pas de constater, avec horreur, la vendetta tribale et l’atavisme clanique réssurgir dans certaines régions tunisiennes. Je ne me réjouis pas du retour au régionalisme stupide. Je ne me réjouis pas de voir mon peuple mépriser les lois qui régissent la vie en société. Je ne me réjouis pas de voir de jeunes étudiantes autorisées à porter la burka à l’université, un jour d’examen. Je ne me réjouis pas de voir se promener dans les avenues de Tunis des individus surgis du Moyen Age, avec leur accoutrement afghan et leur barbe d’un mètre. Je ne me réjouis pas de voir ces « hordes fanatisées » s’attaquer à des artistes et à des cinéastes pour les ramener dans le « droit chemin » de la « vertu ». Je ne me réjouis pas de voir nos frères algériens, nos seuls véritables frères, se faire agresser, à Gafsa, Tabarka, Hammamet et Tunis, par des sauvages retombés dans l’état présocial. Je ne me réjouis pas de voir l’argent étranger couler à flot dans les caisses de certains nouveaux partis d’opposition. Beaucoup d’argent qui aurait pu servir au développement des régions défavorisées, si ses bénéficiaires avaient un souci réel pour les pauvres, et non pas une obsession pathologique pour le pouvoir. Je ne me réjouis pas de voir notre Tunis ressembler sociologiquement aux capitales des pétromonarchies du Golfe. Je ne me réjouis pas d’assister, avec effroi, à la « hambalisation » de la modernité tunisienne. Je ne me réjouis pas de voir le pays de Bourguiba se qatariser. Je ne me réjouis pas de voir certains obscurantistes prendre possession des mosquées pour souiller ces lieux de prière et de méditation par leur prêche salafiste qui est une injure à l’Islam spirituel. Je ne me réjouis pas de voir mes compatriotes s’habituer progressivement à des discours, des attitudes, des tenues vestimentaires, qui ne sont ni dans notre culture, ni dans notre culte, ni dans le legs spirituel de nos ancêtres, d’Oukba Ibn Nafâ, aux cheikhs Fadhel Ben Achour, Salem Bouhajib, Kidr Hassine, Ben Mrad, Djaït, Nakhli,  en passant par Ibn Rachîk et l’imam Sahnoun…L’islam nécrosé d’Ahmed Ibn Hambal, d’Ibn Taymiyya et de Mohamed Ibn Abdelwahab n’est pas le nôtre.

Pourquoi Ennahda remporterait-elle les élections ?  D’abord pour trois raisons objectives et qui ne souffrent aucun doute. Premièrement, nul autre parti de l’opposition ne peut avoir les moyens financiers dont dispose Ennahda et dont on se doute de l’origine. Deuxièmement, avec toujours un cynisme et un savoir faire redoutables, Al-Jazeera, la Kibla du peuple tunisien, accordera son soutien médiatique à Ennahda. Troisièmement, ce parti a déjà reçu la bénédiction des grands prêtres américains dans une mosquée turque !

Ensuite pour des raisons de psychologie sociale élémentaires : Ben Ali incarnait le vice et l’impiété, Ghannouchi incarne la vertu et la dévotion, le RCD était le Mal absolu, Ennahda représente le Bien intégral, l’ancien régime était injuste, corrompu et « vendu » au Mossad, le nouveau sera juste, intègre, patriotique et antisioniste…Paradoxalement, ce ne sont pas les islamistes qui sont responsables de cette propagande manichéenne entre l’ancien révolu et le futur probable, entre l’enfer et le paradis, mais notre télévision nationale, une partie de notre élite progressiste et un certain nombre de journalistes « indépendants ». Ceux-là mêmes qui ressemblent à des accusateurs publics et qui ont eu l’habileté de s’absoudre de leurs péchés juste après la chute du régime. Ce n’est pas bien pénible de devenir zélateur de l’islamisme lorsqu’on a été si longtemps les zélotes du bénalisme.

 Ennahda pourrait gagner, parce que les Tunisiens sont psychologiquement et culturellement prédisposés à accueillir les islamistes comme des sauveurs providentiels, envoyés par Dieu pour restaurer l’islam et sauver de la damnation l’âme tunisienne. Sous Bourguiba et sous Ben Ali, nous étions un peuple impie et blasphématoire. Avec Ennahda, nous allons revenir aux « véritables » valeurs de l’islam. Nous quitterons ainsi la Jahiliyya et tournerons définitivement la page du pouvoir des apostats qui offense l’islam depuis 1956. En somme, depuis l’indépendance, sans même nous en apercevoir, nous étions des païens.

 Ni le régime de Bourguiba, ni encore moins celui de Ben Ali n’a préparé la société tunisienne à la dure et périlleuse « épreuve » de la démocratie. Au contraire, tous les deux, chacun à sa façon, ont cherché à exploiter le sentiment religieux à des fins politiques, faute de légitimité démocratique. Ce n’est donc pas le temps plus ou moins long que les Tunisiens vont mettre avant d’instaurer leur Etat démocratique et moderne qui est inquiétant, mais le temps très rapide que certaines forces de régression ont mis pour emporter déjà quelques victoires symboliques et pour persuader les Tunisiens que l’islamisme est l’avenir. Non, l’islamisme n’est pas notre avenir, mais juste un présent qui refuse de devenir un passé.

Extraits du livre Mezri Haddad, tirés de son livre  “La face cachée de la révolution tunisienne
islamisme et Occident, une alliance à haut risque”
et rapportés par “Tunisie News”

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