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Maroc : le féminisme d’une société pré-industrielle

Féminisme 4Par Sami SHERIF

Transposé au langage arabe moderne, le concept “féminisme” se construit à partir de l’étymon « nissa » (le pluriel de femme « imra’a ») et finit, après quelques hésitations, par se fixer – du moins en Tunisie – sur le substantif « nissawiya ». Cet usage ne fait pas l’unanimité. Il est parfois question de « nissa’iya », adjectif signifiant féminin, ou de « niswaniya », substantif signifiant le caractère efféminé du sujet masculin. Face à la diversité de la terminologie arabe, une tentative d’uniformisation est actuellement amorcée par les associations féministes des pays de la région. En réalité, derrière cette recherche d’apparence terminologique et lexicale se profile l’enjeu politique de se déclarer autre et égale.

L’action féministe/féminine au Maroc donne lieu à des mobilisations et à des réactions qui nous conduisent à réfléchir sur sa place dans le champ politique marocain, ses interactions avec les autres luttes et le rôle effectif qu’elle joue dans le processus dit de démocratisation.

L’histoire récente des relations entre le « mouvement des femmes » et certains tendances politiques, notamment islamistes, montrent qu’elles sont le plus souvent opposées : manifestations contre le « Plan d’intégration des femmes au développement », stigmatisation de figures de chercheuses ou de militantes et diffusion de discours sexistes. Il y a 3 ans, un jeune enseignant deFéminisme5 Tétouan et directeur d’un magazine dédié aux jeunes, un certain Mohcine Ennadoui, avait publié un ouvrage sur les femmes marocaines. Il l’vait intitulé sans scrupules :”Les femmes sont des suppôts de Satan”. Cet auteur y considérait les femmes comme “les ambassadrice de l’occident laïque”. Il avait dit en substance que “ces femmes rampent comme des vipères pour défendre les droits de Satan, sous prétexte de l’égalité entre les hommes et les femmes dans l’héritage et dans l’âge du mariage

Il y était allé très loin jusqu’à les qualifier “…de véritables terroristes à la solde du diable, des ennemies de Dieu qui trompent leurs maris et détruisent les foyers”. Quelques jours après, de virulentes réactions avaient retenti  dans la presse. Celle de Mme Latifa Jbabdi, experte du développement et à la fois féministe avérée et militante de l’USFP étaient retentissante. Dans un article intitulé “Défendre notre modernité” elle avait écrit que ” c’est parce que nous nous avons laissé ce type d’idée prendre place dans notre société, que nous avons récolté des drames comme celui du 16 mai. Il ne faut donc plus que l’histoire se répète. et il nous faut défendre les choix de la modernité de notre société”.

Le Professeur Mohamed Moatassim, Conseiller de Sa Majesté, avait appelé quant à lui, “les organisation féminines et les démocrates de notre pays à faire leur devoir pour que plus jamais de pareil ouvrages, faits de surcroît sous couvert de l’Islam, incitant à la haine, le mépris et la discrimination à l’égard de la femme, ne soient édité ou publié et laissés à la porté de notre jeunesse”. C’est dire la difficulté environnante dans laquelle opèrent et s’actives nos féministes.

Dans une telle ambiance, il y a un risque réel de voir les groupes politiques, de toute obédience, chercher à se servir des luttes des femmes. Le mouvement féministe peut-il ouvrir dans ces conditions un espace qui dépasse les cadres classiques (par exemple gauche/droite, nationaux/non nationaux) et intégrer l’ensemble des diversités qui traversent le groupe femmes ?

D’autres questions nous interpellent. Après plusieurs mobilisations et productions (scientifiques et associatives), et après l’obtention de certaines revendications (réforme du Code de la famille, accès à des postes auparavant masculins..) où en sont les actions féministes/féminines au Maroc ? Quels sont les paradigmes toujours en vigueur pour aborder ces questions ? Doit-on les dépasser et comment ?

L’importance accordée à l’appartenance de sexe (féminin) tend souvent à occulter la complexité des rapports sociaux de pouvoir qui s’articulent sur un même territoire national et au sein du groupe social femmes.

Le mouvement féministe/féminin est-il représentatif de toutes les femmes du Maroc ? Intègre-t-il les différences sociales (de classe) et d’origine (rurale, étrangère, culturelle…) ? Comment conjuguer les diverses luttes et situer et intégrer les femmes non-représentées dans les discours dominants ? S’agit-il ici de nouveaux champs sur lesquels doivent s’inscrire les revendications post-réforme (du Code de la famille), et vers lesquels peuvent s’orienter les analyses théoriques sur les rapports sociaux de sexe au Maroc ?

 A – Les objectifs du féminisme marocain : “Féministe, musulmane et heureuse!”

Féminisme 1Le féminisme islamique ou féminisme musulman est un mouvement  proche de l’islam libéral, qui revendique un féminisme interne à l’islam et vise à une modification des rapport entre hommes et femmes au sein de la religion musulmane. Il est comparable, en ce sens, à d’autres mouvements de théologie féministe, tel que le féminisme chrétien ou le féminisme judaïque, en ce qu’il se fonde sur une étude des textes sacrés pour affirmer l’égalité des genres.

Le féminisme musulman marocain tente de créer un espace entre deux positions critiques, contradictoires en un sens mais complémentaires en un autre, en ce qu’elles oblitèrent la possibilité même d’un tel féminisme: d’un côté, celle des fondamentalistes islamiques qui affirment que le féminisme est une invention occidentale, produit d’une modernité abhorrée, et de l’autre une position féministe occidentale qui soutient le caractère prétendument incompatible de l’islam et du féminisme, opinion souvent accompagnée d’une dénégation de l’existence de mouvements féministes spécifiques aux pays musulmans. Selon Valentine Moghadam (2006), sociologue et chef de la section “Egalité des genres et développement” à l’Unesco, ces deux positions extrêmes « orientalisent » ou « exotisent » l’islam davantage qu’elles ne permettent de comprendre l’émergence de ces mouvements réformistes.

Il faut dire que ce féminisme est spécifiquement oriental, puisque la société au sein de laquelle il veut s’activer, est une société préindustrielle, non laïcisée Femmes algériennes de la Kabilie contre le voile(exceptée en Turquie et en Tunisie) et donc profondément conservatrice. C’est pourquoi, ses virtualités sont limitées et ses revendications modestes. Sa mobilisation  contre le patriercat ne peut s’effectuer qu’à partir de références musulmanes. La vérité c’est qu’il doit agir et évoluer dans un Etat régi par le droit divin. Pour l’essentiel, la personne doit respecter des préceptes issus de textes sacrés dont l’interprétation est confiée aux OULAMAS s’interdisant toute ouverture sur les sciences sociales modernes (historicisme, linguistique, psychanalyse). Dans ces conditions, il n’est pas question de revendiquer le droit à l’avortement, ni celui de l’égalité dans l’héritage… toute ces questions sont tranchées dans des textes réputé  sacrés et interprétés d’une manière restrictive qui ne prend pas en compte de l’évolution historique de la société et de l’humanité..

Le féminisme islamique est présent dans de nombreux pays, des Etats-Unis à l’Afrique du Sud, de l’Europe à l’Asie en passant par le Laghreb et le Machrek, et . Le Premier Congrès International sur le Féminisme Musulman a eu lieu à Barcelone du 27 au 29 octobre 2005.

Au Maroc, il est très récent. Il date des premiers jours de l’indépendance et fût d’abord initié par la Princesse Lala AICHA qui dans ses tournées dans les grandes villes marocaines incitait les femmes à enlever leur voile. Nos parents se rappellent de ce slogan en arabe que ne cessaient de répéter en sa présence ses accompagnatrices : “Ha lalla Aicha Jate haya Haydou l’Tamat!”

Puis par la suite, c’est au tour de cette princesse que fût montée la première organisation féminine marocaine et à son initiative que furent au départ organisées les festivités en relation avec le féminisme. De nos jours, les princesses s’impliquent toujours dans les activités féministes. Ajoutée aux initiatives volontaristes momentanées des pouvoirs publics de faire avancer la condition féminine, cette implication de membres de la famille royale a fait dire à une féministe marocaine, qu’au Maroc il y a une dominance d'”un féminisme d’Etat“. Cette formule peut étonner tant qu’elle met en rapport deux donnes opposées: la liberté du sujet et l’autorité. Relevant plus du langage journalistique que du concept scientifique, l’expression sert à désigner le volontarisme étatique dans l’accélération du processus d’égalité entre les sexes et s’emploie, non sans controverses doctrinales, à marquer la différence entre le féminisme comme mouvement social autonome porté par la revendication collective des femmes à l’égalité et au changement social et le féminisme comme doctrine et politique du pouvoir d’Etat et de son appareil.

C’est seulement à partir des années 70 qu’à commencé à émerger un féminisme autonome et engagé issu de l’université et  aspirant à s’organiser parmi la société civile. Considérée comme l’une des plus brillantes intellectuelles musulmanes, Fatema Mernissi fût l’une des précurseurs de ce féminisme militant. Enseignant la sociologie à l’université Mohammed-V à Rabat, elle s’occupera de la condition féminine des marocaine d’une manière prioritaire.  Dans nombre de ses ouvrages, notamment  “Rêves de femmes, une enfance au harem”, traduit en 19 langues, et “Le Harem et l’occident”, elle n’a cessé de dénoncer tous les clichés sur les femmes orientales. D’après elle, “on peut être à la fois musulmane, féministe et heureuse”. Pour elle, il n’y a pas de dichotomie entre Islam et féminisme, il suffit de lire avec certaine manière les textes fondateurs, avec une approche qui intégre le contexte historique de leur apparition.

Féminisme3B – Les acquis et les difficultés du féminisme marocain

 1 – Les acquis

Après plus de 50 ans d’efforts, les mouvements féministes marocains obtiennent peu à peu gain de cause grâce à un travail persistant sur 3 fronts :

  • ·le champ législatif d’abord qui leur a permis d’obtenir notamment une réforme du Code du Statut personnel, débouchant notamment sur l’affirmation de l’égalité des époux ;
  • ·le terrain de la solidarité, grâce à un travail de proximité auprès des femmes les plus fragiles, pour leur permettre de trouver les moyens de leur autonomie, économique et sociale, de se défendre lorsqu’elles sont victimes de violence ;
  • ·le champ culturel enfin où elles s’attellent à transformer en profondeur les comportements et attitudes de tous, afin de promouvoir une culture de l’égalité. Leçon de ténacité politique, dont les fruits se font sentir dans le quotidien de millions de femmes, le travail de ces mouvements est aussi un formidable apport à la démocratie marocaine en général. Il témoigne que le changement est possible. Il montre que des pans entiers de la vie sociale peuvent être soustraits à l’église au profit d’une régulation par l’Etat. Et pour la première fois dans l’histoire du Maroc, une référence juridique aux « Droits de l’homme » a été introduite.

La question des droits des femmes est au cœur du développement démocratique et l’amélioration de leur statut est une condition centrale dans l’émancipation de toute société. Durant près d’un demi-siècle, le CSP a constitué un mécanisme d’exclusion des femmes. Basé sur le principe de hiérarchisation des rôles et doublé d’une instrumentalisation forte de la religion, ce frein institutionnel a entretenu les résistances à toute tentative de révision des rôles entre femmes et hommes. Dans ce sens, le mouvement des femmes avec ce qu’il implique comme transformation au sein de la société déstabilise la culture patriarcale et crée des ruptures sociales. Par leur revendication des droits, les femmes s’inscrivent dans une accélération de l’histoire. C’est de leur émancipation, en vérité de leur libération, que dépendent la construction démocratique et l’inscription dans la modernité.

La réforme du CSP est la première victoire du mouvement des femmes. La nouvelle loi restitue à la législation de la famille son rôle social de protection des droits des individus et des communautés. Elle inscrit le Maroc dans l’effort de construction de la démocratie. Quatre remarques peuvent être faites :

Le fondement du nouveau texte consacre l’égalité entre les époux dans la responsabilité partagée de la famille, contrairement à l’ancien texte qui minorait la femme sous le principe de « l’obéissance à son époux en contrepartie de son entretien ». Il vient bouleverser l’ordre établi du patriarcat et réhabilite la femme en la considérant comme un citoyenne à part entière. Ce bouleversement des rôles est d’une importance qu’il ne faut pas négliger, dans l’impact qu’il va avoir sur le vécu quotidien des hommes et des femmes, en termes de transformations des pratiques sociales et des attitudes et comportements

La discussion du projet au parlement constitue également une remarquable avancée dans le traitement du sujet. Le CSP a toujours relevé de l’autorité religieuse et lors de la première révision de 1993, c’est un conseil d’Ouléma qui a proposé un texte au roi Hassan II. En soumettant le code de la famille au parlement, on « humanise » définitivement le texte de loi. Il s’agit là d’une avancée institutionnelle indéniable : cette loi devient une loi comme n’importe quelle autre loi et ne peut désormais plus échapper au circuit classique. Autrement dit, il n’y aura plus d’exception pour la femme et la famille.

L’intervention du Ministère public comme partie prenante dans les affaires familiales. Cette nouveauté est une avancée importante en terme de responsabilité institutionnelle dans la législation familiale. La gestion des conflits n’est plus une affaire privée, domestique. L’état a un devoir de protection des droits des membres d’une famille et de garantie d’égalité de traitement.

Concernant les dispositions du nouveau code de la famille, les avancées les plus importantes à relever sont :

  • ·l’élévation de l’âge du mariage de 15 à 18 ans ;
  • ·l’abolition de la tutelle matrimoniale pour la contraction du mariage : elle devient optionnelle ;
  • ·la polygamie rendue difficile, on peut dire que nous passons à un régime de bigamie ;
  • ·les mesures relatives au divorce assurent une plus grande protection des droits des femmes : toutes les dissolutions du mariage se font au tribunal de famille et après une tentative de réconciliation ; la garde du domicile conjugal va à celui qui a la garde des enfants et la pension alimentaire est calculée à part ; le choix du parent gardien est harmonisé à 15 ans pour le garçon et la fille ; la mère ne perd plus la garde de ses enfants en cas de remariage lorsque ces derniers ont moins de 7 ans ; un délai de 6 mois maximum est arrêté pour le prononcé des jugements de divorce ; la procédure du divorce khôl ne permet plus au mari d’abuser financièrement de son épouse et les enfants ne peuvent faire l’objet de marchandage ; la définition du préjudice subi par les femmes est élargie à la violence psychologique ; des mesures d’urgence pour l’allocation de la pension sont prévues ; le divorce   « Rijii » est aboli ;
  • ·la recherche de paternité comme droit fondamental des enfants ;
  • ·une disposition de partage des biens acquis pendant le mariage ;
  • ·le droit à l’héritage pour les enfants de la femme prédécédée.

Cependant, le nouveau texte connaît quelques limites à la consécration de droits pleins et entiers. On peut citer les plus importants :

  • ·la tutelle juridique reste le fait de l’époux, qui peut même la léguer de façon testamentaire. De sorte que l’on peut avoir une femme veuve, gardienne d’enfants mais sans autorité juridique sur eux et ayant toujours besoin de l’autorité d’un homme. Ceci étant en totale contradiction avec l’esprit de la loi « responsabilité partagée de la famille;
  • ·la polygamie, bien que rendue difficile, pose le problème de la marge d’appréciation du juge, puisque le texte ne décline pas de façon explicite les cas de refus d’autorisation et laisse la porte ouverte aux estimations du juge marocain. Cette marge de liberté constitue un risque important lorsque l’on connaît l’état d’esprit conservateur d’un grand nombre de nos juges;
  • ·la perte de la garde de l’enfant lors du remariage de la mère, sauf si ce dernier à moins de 7 ans ou est malade, est également contraire au fondement du nouveau code basé sur « l’égalité des conjoints ». En effet, il n’est valable que pour la femme. Le mari ne perd pas la garde de l’enfant en cas de remariage (il peut même être bigame),. En outre, cela introduit une discrimination flagrante entre les enfants : ceux en bonne santé seraient privés de leurs mères et les malades non. Cette disposition risque de favoriser la corruption des médecins. Il serait intéressant de suivre de près les statistiques des enfants malades bénéficiant de ce fait de la garde par leur mère dans les prochaines années;
  • ·et bien qu’étant une introduction historique dans la loi marocaine du point de vue de la responsabilité de l’état, la recherche de paternité reste limitée à l’institution de la famille. Elle n’autorise pas de recherche de paternité aux cas de viol par exemple, ou de relation sexuelles en dehors des liens du mariage; et,
  • ·le partage des biens acquis pendant le mariage pose également problème, celui de toutes les travailleuses à domicile dont la contribution n’est pas valorisée. Le texte ne parle en effet que de la contribution à l’enrichissement financier de la famille et n’élargit pas à celle naturelle des femmes au foyer.

Sur un autre volet, le Maroc a choisi le jour commémorant le 60ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, célébré hier mercredi, pour marquer un geste inédit à l’égard des femmes. Dans un message, lu devant une réunion spéciale du Conseil consultatif des droits de l’Homme (CCDH), SM le Roi Mohammed VI a annoncé «la levée par le Royaume du Maroc de toutes les réserves enregistrées au sujet de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard de la femme».

«Ces réserves sont devenues caduques du fait des législations avancées qui ont été adoptées par le Royaume», a souligné le Souverain, dans un message très fort lu par le conseiller de SM le Roi, Mohamed Moatassim. Cette initiative, qui vient confirmer le leadership incontesté du Royaume en matière de respect des droits de l’Homme, sur le plan arabe et plus globalement du monde islamique, a été accueillie par des réactions très enthousiastes de la part des acteurs de la société civile et du milieu politique. Les réactions recueillies par ALM convergent sur le caractère précurseur de l’initiative royale

Ces acquis, bien qu’ils doivent être considérés comme des plus importants eu égard au peu de temps qu’a nécssité leur réalisation, doivent être préservés et renforcés. Or, le féminisme marocain qui est appelé à redoubler d’efforts dans ce sens, rencontre nombre de difficultés parfois d’ordre structurelles.

Femme défiant le temps2 – les difficultés du féminisme marocain

La plus grande difficulté que rencontre le féminisme marocain, est celle ayant trait à l’environnement où il doit s’activer. C’est en effet, un environnement irrationnel où domine l’analphabétisme chez la grande masse de citoyens, une idéologie traditionnelle dominante et un criant défaut d’encadrement des populations. L’élite nationale, celle qui devrait normalement conduire les changements moderniste, est elle-même mal instruite et verse de ce fait dans un conservatisme handicapant. Que ce soit en occident, dans l’Europe de l’Est ou en récemment encore en Chine, ce sont de larges  élites de haut niveau d’instruction qui ont été derrière le processus de modernisation de ces pays.

Le féminisme marocain peut être identifié comme un mouvement de petite élite intellectuelle féminine qui s’exprime exclusivement et de manière très faible dans deux espaces privilégiés, l’Université et l’association. Ces deux espaces restent en général fermés à la femme ordinaire, car la question de la femme reste une question d’intellectuels et d’universitaires. Mais curieusement, les universitaires, tout en traitant la question de la femme à l’Université, n’arrivent pas à la transformer en objet d’enseignement et de recherche dans les programmes de l’université marocaine. Pour cela, une autonomie scientifique de l’Université reste indispensable pour que celle-ci ne se transforme pas en appareil idéologique dépendant ou en sanctuaire des fondamentalistes. Car aujourd’hui, l’idéologie dominante chez certains milieux universitaires; même dans les disciplines scientifiques, est désormais l’intégrisme musulman.

Par ailleurs, dans la mesure où les études féminines sapent la base androcentrique de la recherche en sciences sociales, elles montrent qu’elles ont une incidence sur la connaissance. Mais le monopole féminin sur le marché scientifique des études féminines doit cesser pour impliquer le chercheur masculin. C’est peut-être là une condition de plus grande objectivité. Le moins de vécu reste une condition de connaissance.

En effet, l’accumulation d’études empiriques sur la femme à partir de disciplines différentes n’a pas débouché sur la constitution de la femme en objet de connaissance autonome et unifié. Certes, les rapports sociaux de sexe (Gender) se sont imposés comme le concept théorique fort des études féminines. Mais ce concept a surtout conduit à percevoir la femme comme une condition sociale à promouvoir, comme une cible privilégiée de politiques nationales et internationales qui tendent à établir un rapport intersexuel rationnel et juste. Et ce n’est pas peu. Peut-être même est-ce là l’essentiel.

La deuxième difficulté sur laquelle bute l’évolution du mouvement féministe marocain, à trait à des problèmes organisationnels. En effet le mouvement se trouve Féminisme 6.miné par ses divisions en plusieurs organisations autonomes chacune prêtant son allégeance à l’un des partis politiques ou à l’un des courants idéologiques existant sur la seine publique. Les rivalités entre acteurs politiques; soit de nature personnelle,  de type politicien, ou de caractère idéologique, empêchent irrémédiablement d’unifier les différents courants féministes dans un seul vigoureux mouvement capable de faire aboutir les revendications des femmes marocaines; Il faudrait ajouter à ces rivalité, celle du mouvement féministe étatique, celui que les pouvoirs publics s’évertuent à renforcer pour contrôler l’ensemble des initiatives féministes sur le terrain.

D’autres difficultés rangent l’espoir de voir le mouvement féministe marocain recouvrir de la force et de la vigueur. Elles sont malheureusement encore nombreuses. Je citerais la participation à la vie publique qui est loin d’être à la hauteur des ambitions, l’égalité dans les droits économiques et sociaux et, de manière générale, l’intégration par la société de l’égalité en tant que valeur de référence. Mais, plus encore, la véritable priorité est l’apprentissage de la démocratie, de la citoyenneté et du civisme. C’est à partir de ces valeurs, de leur intégration à la vie quotidienne, que nous pourrons atteindre nos objectifs en termes d’égalité et de reconnaissance des droits et des obligations des femmes.

Aujourd’hui les fondamentalistes islamistes sont à l’avant-garde de la contre-révolution contre les femmes en Afrique du Nord et au Proche-Orient. Au Maroc, à l’instar de ce qui se fait dans d’autres pays arabo-musulmans, des courants islamistes continuent toujours à considérer la femme d’un point de vue patriarcale. Elle demeure encore l’objet de brimades au foyer et au travail et de harcèlement sexuel collectif dans la rue. Aileurs, les femmes sont toujours traitées comme du bétail, comme en  Afghanistan, où, dans les tribus, la mariée a un prix comme une marchandise. Les notions de “servitude volontaire”, de “consentement” à la domination sont utilisées d’une manière rhétorique pour justifier ces comportements. Il es remarquable de constater que lors de la présentation de l’Initiative Nationale pour la promotion de la femme par l’ex-ministre des Affaires Sociales Said Saaidi, une masse de femmes islamisantes avaient manifesté à Casablanca contre ce projet progressiste qui visait à améliorer la condition féminine et qui a dû être abandonné de ce fait!

Ces courants, non seulement bloquent l’évolution de la société vers une plus grande reconnaissance des droits fondamentaux des femmes marocaines, mais menacent de revenir sur certains acquis ayant trait à ces droits. Ils sont aidés dans leurs projets réactionnaires par la difficulté structurelle de l’élite marocaine à imposer une marche forcée vers la modernité. Celle-ci ne peut être atteinte que par une double initiative : décrétée  la laïcité pure et simple, et accélérer l’industrialisation du pays. Car, c’est seulement avec une rupture avec la tradition consacrant le sacré et le figé et les exigences rationnelles du monde de la production industrielle que l’on pourra aller de l’avant dans la perspective de moderniser le pays.

Conclusion

Voilà qui conclut cette brève tournée résumée et critique des différents courants féministes. Nous aurions aimé y inclure d’autres éléments surtout pour ceux servant à cerner encore mieux les difficultés du  féminisme marocain. Mais le temps ne s’y est pas prêté pour effectuer d’amples lectures sur ce sujet. L’essentiel y serait dit.

La leçon à tirer de ce travail, c’est que le féminisme est avant tout un phénomène de société industrielle et poste-industrielle, c’est  pourquoi il a évolué et fut d’un apport substantiel en occident. La forme qu’il recouvre dans une société près industrielle comme la notre parait “accidentelle”, “pervertie” et sans audience. La trajectoire que notre féminisme devra accomplir pour s’épanouir et devenir efficient,  parait être celle que mettra  l’industrialisation,  puis la laïcité et par la suite la modernité pour s’installer dans ce beau pays!

Sami Shérif

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