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« La lecture est un acte d’ennoblissement qui sort l’homme de la barbarie »

Le Professeur Mohamed Ennaji
Le Professeur Mohamed Ennaji
Le Professeur Mohamed Ennaji

En préambule de ma lecture à Sefrou (5 octobre), ce clin d’œil sur la lecture :

« Iqra’… » « Lis… » (sourate 96) 

Par Mohamed ENNAJI

Malgré l’unanimité des exégètes sur la primauté de la Fatiha dans l’ordre de la révélation, je souscris pleinement à la version d’Ibn Abbas et de Moujahid témoignant que le premier verset et la première sourate dans la révélation est celle-ci, dite sourate al‘alaq. Elle fut révélée au Prophète l’appelant à sortir de l’ignorance –lui et son peuple- et le secouant dans son obstination ne pas lire (mâ anâ biqâri’). Elle l’appelle alors à souscrire à la lecture et subséquemment à l’écriture :

« Lis au Nom de ton Seigneur qui a créé ! Il a créé l’homme d’un caillot de sang. Lis !.. Car ton Seigneur est le Très-Généreux qui a instruit l’homme au moyen du calame, et lui a enseigné ce qu’il ignorait. »

Premier commandement et commandement suprême sur le rapport à la société, à la vie, à l’autorité et au divin ! On peut indiscutablement en parler ainsi. Lui, Muhammad qui dans sa quête de la vérité et de l’esprit, lui sujet à de visions qui le poussaient à chercher dans l’isolement, dans l’errance, dans la méditation dans la grotte, reçoit comme un souffle vivificateur, cette injonction puissante transmise par le ciel qui tout d’un coup éclaire sa pensée et fait effet de lumière éblouissante dans ce désert au soleil pourtant ardent : Lis ! L’ordre à lui seul ainsi insufflé par voie angélique est une sortie de la nuit, le mot contient les secrets et les codes de l’existence et livre ceux-ci à l’homme qui devrait en tirer profit.

Et l’exégèse n’a pas vu ou n’a pas voulu voir ! Et l’exégèse a tremblé devant la puissance de la volée et la poudrière que recèle le vocable, alors elle a cherché depuis à le domestiquer. Et a commencé en premier par s’attaquer à l’intitulé du message, « sourate al ‘alaq ». Celle-ci en effet rappelle à l’homme et met en exergue ce rappel, qu’il est à l’origine un rien, une insignifiance, qui certes a été anobli par la main du Créateur, mais tout de même en brandissant la menace du ravalement. Lecture autoritaire, prônant la soumission, que celle-ci qui vide de sa substance véritable cette sourate, en réduisant l’homme à des miettes et l’œuvre sublime du divin avec elle. La sourate s’intitulait à son avènement sourate Iqra’ (Lis) ! Nom plus qu’heureux, nom révélateur et combien porteur de sens. Mais on l’a dépouillé de cet intitulé qui met l’homme au premier plan et en fait un acteur central. La dépouiller de son nom originel, que je pense véritable, et mettre la Fatiha en préambule réduit de beaucoup la portée du message coranique et les pistes qu’il peut ouvrir dans l’ouverture sur la modernité. Ce changement d’ordre met en avant un texte d’expression d’une soumission et relègue en arrière un texte appelant à ouvrir les yeux et à se rendre apte au débat.

Lis pour toi, lis pour apprendre, pour t’initier, puis lis à l’intention des autres pour enseigner, pour éclairer. Lis dans ta prière et hors de ta prière. La lecture dans cette sourate est ainsi une clé, un outil fondamental de socialisation et une clé pour échapper à l’obscurité, un instrument de dialogue et de domination des éléments. Un outil pour parvenir à la grandeur d’une nation jusque-là engourdie dans l’ignorance. Dans le sacré comme dans le profane, il s’agit ainsi d’un outil de l’intelligence de l’environnement, d’une rupture avec la domination magique, parce que le savoir n’opère plus dans le secret d’un savoir magique usant de codes et de langages incompréhensibles et impénétrables fondés sur la revendication d’une relation spécifique et mystérieuse au ciel. Ici l’intelligence et le savoir introduisent une compétition faisant valoir les compétences d’une élite véritable et louant une vulgarisation de l’écrit. À l’époque de Muhammad, la domination des devins passait par la maîtrise du langage basé sur les réseaux menant au ciel avec des relais que sont les démons qui décortiquent les bribes des messages divins et ont leurs entrées au ciel. Le spectacle du devin en transe est un moment de cette transmission du ciel à la terre, de l’univers du mystère à celui des terriens analphabètes.

Le religieux ici ouvre une voie moderne de la connaissance par la reconnaissance essentielle de la force de l’écrit et donc du savoir qui met l’hommes à même d’apprendre en pénétrant les codes de communication lisibles et transmissibles à souhait. Le Prophète doit convaincre et non plus seulement envoûter comme le sorcier. Le religieux ici met le pied dans un espace qui fragilise ses propres modes d’expression. La lecture est un acte d’ennoblissement qui sort l’homme de la barbarie. L’homme né de la poussière et donc de l’inanimé atteint ainsi un niveau de conscience, d’expression et de communication qui fait de lui l’intelligence pure. Cette reconnaissance consacre son entrée dans un autre univers celui de l’autorité indiscutée : Celui de l’intelligence, celui du refus et de la subversion. L’homme avec l’écrit est désormais pourvu d’une mémoire et donc d’un recul et d’une expérience qui le mettent en mesure de débattre de son destin. Perçue ainsi, cette sourate est d’une brûlante actualité à un moment où l’éducation dans nos écoles a été assassinée. Elle en est une condamnation on ne peut plus claire.

Mohamed Ennaji

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